— C'est si peu un roussin, dis-je, que je vais t'en débarrasser pour toute la journée. Je vais descendre et l'emmener avec moi. Regarde par la fenêtre. Une fois que tu m'auras vu partir en sa compagnie, tu seras libre de tes mouvements.
— Bon. Je prendrai avec Hélène le train de Belgique cette après- midi même. Quand seras-tu, à Bruxelles, toi?
— Je partirai demain matin. Maintenant, ne quitte pas là fenêtre, surveille bien mes mouvements et tu verras que tu n'as rien à craindre.
Je descends. Du coin de l'escalier, je guette le moment où l'homme que Canonnier prend pour un mouchard aura le dos tourné. Voilà. Je sors, je remonte un bout de la rue, à gauche, je la traverse, et je me trouve nez à nez avec l'individu, qui vient de se retourner.
— Eh! bien, lui dis-je en lui donnant Un grand coup sur l'épaule, comment vous portez-vous, Issacar?
— Comment! c'est vous! s'écrie Issacar absolument abasourdi; ah! vraiment, je ne m'attendais guère…
— Moi non plus; et je suis bien heureux de vous rencontrer; j'ai beaucoup de choses à vous dire. Laissez-moi vous emmener déjeuner et nous pourrons nous donner de nos nouvelles réciproques tout à notre aise.
— Je regrette beaucoup d'être obligé de refuser votre invitation, répond Issacar; mais en ce moment je suis fort occupé…
— Occupé! dis-je très haut, car je commence à croire qu'il y a du louche dans la conduite d'Issacar. Occupé! Vous osez me raconter de pareils contes, à moi qui vous trouve dans la rue Saint-Honoré, le nez en l'air, rimant un sonnet à votre belle, alors que je vous crois aux prises avec les cannibales du Congo.
Je fais signe à un cocher dont la voiture vient s'arrêter devant nous.