— J'ai rendu des services, dit Issacar… des services… depuis que je suis revenu. Oui; on m'a chargé de deux missions importantes qu'on ne pouvait pas confier à tout le monde, et je les ai menées à bonne fin. À vrai dire, quand vous m'avez rencontré, je m'occupais d'une troisième affaire… Ah! si je la réussissais, celle-là!…
— C'est donc bien important?
— Très important. Il s'agit de s'assurer de la personne d'un individu qui s'est approprié des documents compromettants pour de hauts personnages; on l'avait déjà mis hors d'état de nuire, mais…
— Comment m'écrié-je, avec un grand geste d'indignation. Comment!
Issacar, vous en êtes là!… Vous faites ça!…
— Pourquoi pas? répond Issacar. Vous êtes admirable, vraiment! Parce que j'ai commis des actes contraires aux prescriptions du Code, je serais condamné à n'en jamais commettre d'autres? Il me serait interdit d'étayer l'autorité établie sous prétexte que je l'ai autrefois battue en brèche? Ah! non; je n'engage ma liberté ni à droite ni à gauche; je méprise assez les lois pour les narguer le matin et pour leur prêter le soir le concours de mon expérience, si j'y trouve mon intérêt… Voyez-vous, ajoute-t-il, il n'existe plus, au fond, que deux types aujourd'hui: le voleur et le policier; quant à l'homme d'État, c'est un composé des deux autres. Il y a aussi l'Artiste; mais, dans la Société actuelle, c'est un monstre.
Peut-être, après tout. Ah! Et puis…
— Vous le savez, continue Issacar, je suis Juif; et par conséquent, tout à fait indifférent à bien des choses qui vous passionnent. Ce détachement absolu n'est cas une manière d'être: c'est une raison d'être. Le Juif… Figurez-vous une caravane qui passe à travers un univers malade, apportant des remèdes dont on ne veut pas, et des poisons qu'on lui demande… Le Juif, à mon avis, n'a pas encore joué son rôle — le rôle qu'il jouera. — Il traversera l'épreuve de la tolérance comme il a traversé l'épreuve de la persécution. Toutes les races ont leur fonction dans la physiologie de l'humanité.
J'ai fait durer le déjeuner aussi longtemps que possible; il n'y a certainement pas moyen de retenir Issacar davantage. N'importe; Canonnier et sa fille ont pu mettre le temps à profit et sont déjà, sans doute, à la gare du Nord, il faudra que je prenne le train de Bruxelles Ce soir, et que je les décide à partir demain pour Londres; je n'ai pas confiance en l'hospitalité belge.
Nous sortons du restaurant. Un embarras de voitures, omnibus, fiacres, fardiers, camions, nous arrête au bord du trottoir au moment où nous allons traverser la rue; les cochers jurent, les voyageurs tempêtent; et l'un d'eux, là-bas, met la tête à la portière d'un fiacre à galerie chargé de malles, pour se rendre compte de ce qui se passe… Dieu de Dieu! C'est Canonnier! Pourvu qu'Issacar…
Mais Issacar n'est plus là. Il a sauté dans une voiture qui passait à vide, et qui suit au grand trot, à présent, le fiacre à galerie qui s'est remis en marche. Il se retourne, de loin, pour m'envoyer un salut accompagné d'un geste vague…