— Naturellement. Je vous parle du plus grand nombre. Vous n'irez pas chercher la compréhension et la moralité hautes, même chez une race qui a connu la persécution, dans la majorité… Ce plus grand nombre, auquel les circonstances — ou la volonté bien arrêtée des chrétiens, car il y aurait de singulières choses à dire là-dessus — ont donné, il y a cent ans, la direction des affaires des peuples, ce plus grand nombre peut se diviser en deux parties. D'abord, une minorité douée de génie, d'un génie pratique pour le maniement et l'utilisation de l'argent, mais qui ne se rattache au judaïsme que par les liens extérieurs des pratiques religieuses. Il y a autant de différence entre les préoccupations morales de ces gens-là et celles d'Israélites qui ont la notion du caractère et des tendances de leur race, qu'on peut en trouver entre l'existence d'un prince de la finance et celle de Spinoza vivant à La Haye, sur le Spui, dans l'humble maison où il gagnait sa vie — un peu de pain et de lait — à polir des verres,
— Et ces Israélites qui ont, d'après vous, la notion du caractère et des tendances de leur race…?
— Ils sont nombreux. Pas un parmi eux, qui ne se rende parfaitement compte, au fond, du fonctionnement imbécile de la machine sociale, et qui n'en connaisse la cause. Pas un qui ne soit disposé à la mettre en pièces, cette machine. Mais l'entreprise n'est pas facile; et, s'il se rencontre dans leurs rangs des hommes comme Lassalle, Il s'y trouve encore plus souvent des gens comme moi. Que voulez-vous? Lorsqu'on juge une situation désespérée, et qu'on ne peut l'améliorer, le mieux est d'essayer d'en tirer tout le parti possible, sans s'occuper du choix des moyens. Aujourd'hui coupeur de bourses, demain gendarme. Notre logique est dans nos idées — nos idées à nous — mais pas dans nos actes. La connaissance nette des choses est déjà pour nous une entrave assez gênante, la condition du monde actuel, en opposition constante avec nos aspirations et nos rêves, paralyse à tel point notre énergie, que nous serions bien sots de nous embarrasser, encore, du poids écrasant des scrupules. Oui, nous sommes des incomplets; propres à rien, peut-être parce qu'il n'y a rien de propre, et bons à tout, peut-être parce que votre société, où il est défendu d'agir individuellement, ne peut se passer d'intermédiaires. Pourquoi voudriez-vous, s'il vous plaît, que nous prissions parti, consciencieusement, pour telle coterie ou pour telle clique? Pourquoi voudriez-vous que nous eussions des convictions? Nous sommes indifférents à vos conflits dérisoires. Ce n'est pas notre faute, si l'homme se glorifie de panteler sur une croix d'or, le flanc percé, la tête couronnée d'épines… Ecce homo!… Hé! qu'il reste à son gibet, si cela lui fait plaisir! Comme au supplicié du Golgotha, nous lui disons: «Sauve- toi toi-même.» Et nous lui apportons du fiel et du vinaigre sur une éponge, s'il a soif, au bout du glaive de la Loi!
— Et, dites-moi, Issacar, n'avez-vous pas les doigts, en ce moment, sur la poignée de ce glaive-là?
— Toute la main, répond Issacar. Je ne veux pas vous le cacher…
Vous savez que le ministère a démissionné hier?
— Certes. Les camelots se sont chargés de me l'apprendre; mes oreilles en souffrent encore.
— C'est Courbassol qui va être nommé président du Conseil, demain ou après-demain au plus tard; l'Élysée essaye aujourd'hui une ou deux combinaisons, mais ce n'est pas sérieux… Vous me direz que Courbassol ne l'est guère non plus; mais ça n'a pas la moindre importance. Les hommes mêmes remarquables dans la conduite de leurs affaires privées ont leurs acuités submergées, dès qu'ils arrivent, au pouvoir, sous un flot de cynisme politique, d'indifférence au bien général, d'incompréhension absolue, qui a quelque chose d'effrayant. Mais du moment qu'ils ont de la poigne, comme on dit, la France est satisfaite; en fait de liberté, elle n'a jamais connu que la liberté des moeurs, et elle demande à continuer… Que vous disais-je? Ah! oui… Dès que Courbassol sera installé, on procède à l'épuration générale du personnel. C'est décidé. On nettoie les écuries d'Augias…
— Ah! et vous aurait-on laissé entrevoir une place au râtelier, après le nettoyage?
— Oui; on m'a promis de me nommer préfet.
— Vraiment! Mes compliments. Mais qu'avez-vous fait pour mériter de pareilles faveurs?