— Tu le demandes! Un pays où l'on veut faire de moi un ministre de la Justice!
— Et puis, après? dit Margot qui rit encore. Pourquoi pas toi aussi bien qu'un autre?
Ah! la malheureuse! C'est vrai, elle ne sait rien… Laissons-la dans son ignorance.
Quand je la quitte, elle me demande mon adresse à Londres; elle viendra peut-être me faire une visite dans quelque temps… J'en serai enchanté. Je lui donne une carte. Et elle sonne sa femme de chambre pour lui ordonner d'aller porter à Courbassol, chez l'indigne rivale, la nouvelle du bonheur qui l'attend.
Ah! oui, il va être heureux, Courbassol. Ministre de la Justice!
Quel honneur! — Quel honneur même pour la Justice, car enfin
Courbassol n'est peut-être encore que l'avant-dernier des
Courbassols…
Je me hâte de rentrer chez moi, de déjeuner et de me préparer à partir. Je veux être à Bruxelles ce soir car une pensée, tout d'un coup, m'a traversé le cerveau. Canonnier a été arrêté, c'est certain; mais qu'est devenue sa fille?
XVI — ORPHELINE DE PAR LA LOI
Nous ne sommes plus qu'à une demi-heure de Bruxelles et le voyageur qui me fait face, dans le compartiment où nous sommes seuls, vient de céder au sommeil. C'est un homme de soixante ans, environ, au front haut, aux traits impérieux, aux cheveux très blancs, à la face complètement rasée. Grand, maigre; des mains fines; et ses, yeux, qu'il vient de fermer, éclairaient sa physionomie de la lueur de l'intelligence. À présent, c'est seulement de la lassitude, une expression de fatigue et de chagrin intense qui se lit sur sa figure. Souffrance toute morale, sans doute, car cet homme-là doit être riche; je me permets, tout au moins, de le supposer. Son costume de voyage, très simple, son manteau sombre, son chapeau de feutre, ne me livrent aucun renseignement sur sa position sociale; et une jolie petite valise à fermoirs d'argent, aux initiales J.-J.B., qu'il a déposée dans le filet au-dessus de sa tête, ne m'en donne pas davantage. Qu'y a-t-il, dans cette valise?
Je tire mon mouchoir de ma poche, non pas que j'aie l'intention de m'en servir — je risquerais de réveiller cet honorable vieillard — mais pour l'imbiber de quelques gouttes d'un liquide contenu dans une petite fiole que je portais dans mon gousset. Ce liquide, c'est du chloroforme, toujours utile en voyage. Et, maintenant que le mouchoir en est suffisamment imprégné, je me lève tout doucement et je l'applique sous les narines du vieux monsieur. La tête du vieux monsieur se rejette en arrière, la bouche s'entr'ouvre pour laisser passer une plainte sourde, les paupières battent, et c'est tout. Le vieux monsieur se réveillera deux ou trois minutes après l'arrivée du train à Bruxelles. J'ai une grande expérience de ces choses-là.
Je lance par la portière le mouchoir et la fiole de chloroforme, par mesure de précaution; je reprends ma place et je déplie un journal où l'on parle — quelle coïncidence! — d'un nouveau système de sonnette d'alarme qu'on doit bientôt mettre en usage sur la ligne du Nord. Allons, il ne sera pas trop tôt; le besoin s'en fait sentir, comme on dit dans la presse…