— Jamais! s'écrie Barzot qui se lève en frappant la table du poing. Jamais!… Qu'il arrive n'importe quoi, mais cela ne sera pas!… Vous entendez? Jamais!…
— Comme vous voudrez, dis-je très tranquillement — car je ne peux voir, dans l'emportement de ce premier président grotesque, autre chose que la fureur de la vanité blessée. — Comme vous voudrez. Mlle Canonnier fera son chemin tout de même. Elle est jeune, jolie et intelligente; l'argent ne lui manquera pas; et, ma foi… elle aura le plaisir, pour commencer, de se payer un de ces scandales… Il me semble déjà lire les journaux. Le viol, le détournement de mineure, le proxénétisme, etc., etc., sont prévus par le Code, je crois? Quelle figure ferez-vous au procès, Monsieur?
Barzot ne répond pas. Appuyé au mur, la face décolorée par l'angoisse, la sueur au front, il fixe sur moi ses yeux hagards, des yeux d'homme que la démence a saisi. S'il devenait fou, par hasard? Il faut voir.
— Voudriez-vous au moins, Monsieur, m'apprendre pour quelle raison vous vous refusez, contre tous vos intérêts, à tenter la démarche au succès certain que réclame de vous Mlle Canonnier?
— Je l'aime! crie Barzot. Je l'aime! Je l'aime de tout mon, coeur, de toute ma force, comprenez-vous?… Ah! c'est de la folie et c'est infâme, mais vous ne pouvez pas savoir le vide, le néant, le rien, qu'a été toute mon existence! Non, vous ne pouvez pas savoir… Un forçat, courbé sur la rame qui laboure le flot stérile et enchaîné à son banc, loin des hublots, dans l'entrepont de la galère… On finit par douter du ciel… Je n'avais jamais aimé, jamais, quand j'ai connu cette enfant. Et, tout d'un coup, ç'a été comme si quelque chose ressuscitait en moi; quelque chose qui avait si peu existé, si peu et il y avait si longtemps! Tous les sentiments étouffés, toutes les effusions étranglées, toutes les affections meurtries et tous les élans brisés — toutes les passions, toutes les grandes, les fortes passions… Ah! tout cela n'était pas mort! Mon coeur desséché, racorni, s'était remis à battre; il me semblait que je commençais à vivre, à soixante ans… Oui, je l'ai aimée, bien que ç'ait été atroce et ignoble, malgré le mépris et le dégoût que j'avais pour moi-même, malgré les ignominies qu'il fallait subir pour la voir, malgré tous les chantages… Oui, je l'ai aimée, bien que je n'aie pu la délivrer de la servitude indigne qui pesait sur elle… Combien de fois ai- je voulu l'arracher de là!… Mais j'avais peur du déshonneur dont on me menaçait alors comme elle m'en menace aujourd'hui… cette crainte du déshonneur qui fait faire tant de choses honteuses!… Oui, Je l'aime, et je ne peux pas… Oh! c'est terrible!… Et je l'aime à lui sacrifier tout, tout! Je l'aime à en mourir, à en crever, là, comme une bête…
Il se laisse tomber sur la chaise, cache sa tête dans ses mains, et des sanglots douloureux font frissonner ses épaules… Ah! c'est lamentable, certes; mais ce n'est plus ridicule. Non, pas ridicule du tout, en vérité. Il a presque cessé d'être abject, ce vieillard, ce maniaque de la justice à formules dont le coeur fut écrasé sous les squalides grimoires de la jurisprudence, qui s'aperçoit, lorsque ses mains tremblent, que ses cheveux sont blancs et que la mort le guette, qu'il y a autre chose dans la vie que les répugnantes sottises de la procédure, — ce pauvre être qui a vécu, soixante années, sans se douter qu'il était un homme…
Brusquement, il relève la tête.
— Monsieur, dit-il d'une voix qu'il s'efforce d'affermir, mais qui tremble, vous pourrez dire à Mlle Canonnier que je ferai selon son désir et que j'irai voir, dès ce soir, Mme de Bois-Créault. Vous ne voulez pas, sans doute, me donner l'adresse de Mlle Canonnier? Non. Bien. C'est donc sous votre couvert que je lui ferai part du résultat de ma démarche. J'ai votre carte… Les lettres me seront-elles rendues si je réussis? ajoute-t-il anxieusement. — Mon Dieu! Monsieur, dis-je en souriant, vous vous entendrez à ce sujet avec Mlle Canonnier quand elle sera Mme de Bois-Créault. Vous ne manquerez pas, j'imagine, d'aller lui présenter vos hommages. Et je ne vois point pourquoi elle ne vous remettrait pas ces lettres — au moins une par une.
— La vie est une comédie sinistre, dit Barzot.
C'est mon avis. Mais je me demande, en descendant l'escalier, si Barzot n'était pas très heureux, ces jours derniers encore, d'y jouer son rôle, dans cette comédie que ses grimaces n'égayaient guère. Allons, j'ai probablement baissé le rideau sur sa dernière culbute.