— Vous avez tort, dis-je; mon oncle est un voleur. S'il ne m'avait point dépouillé du patrimoine dont il avait la garde, je ne serais peut-être pas un malfaiteur.

— Alors, reprend Barzot d'une voix plus grave, je vous parlerai d'homme à homme. J'ai beaucoup réfléchi depuis trois jours, depuis le moment où j'ai appris que Mlle Canonnier avait quitté Paris, les pensées que j'ai agitées n'étaient pas nouvelles en moi, car il y a longtemps, très longtemps, que je sais à quoi m'en tenir sur la signification et la valeur de notre système social; mais je n'en avais jamais aussi vivement senti la turpitude. Nous vivons dans un monde criminellement bête, notre société est anti-humaine et notre civilisation n'est qu'un mensonge. Je le savais. J'étais convaincu que le code, cette cuirasse de papier des voleurs qu'on ne prend pas, n'était qu'une illusion sociale. Cependant… Ah! j'ai compris combien il faut avoir l'honnêteté modeste!… J'ai vu défiler bien des scélérats devant moi, Monsieur; j'ai entendu le récit de bien des crimes. Mais que d'autres bandits qui jouissent de la considération publique! Combien de forfaits qui restent ignorés, éternellement inconnus, parce que les lois sont impuissantes, parce que les victimes ne peuvent pas se faire entendre. Hélas! la Justice est ouverte à tous. Le restaurant Paillard aussi… Et puis, la Justice, les lois… Des mots, des mots!… Je me demande, aujourd'hui, comment il ose exister, l'Homme qui Juge! Il faudrait que ce fût un saint, cet homme-là. Un grand saint et un grand savant. Il faudrait qu'il n'eût rien à faire avec les rancunes de caste et les préjugés d'époque, que son caractère ne sût pas se plier aux bassesses et son âme aux hypocrisies; il faudrait qu'il comprît tout et qu'il eût les mains pures — et peut être, alors, qu'il ne voudrait pas condamner…

J'écoute, sans aucune émotion. Des blagues, tout ça! Verbiage pitoyable de vieux renard pris au piège. S'il n'avait pas peur de moi, il me ferait arrêter, en ce moment, au lieu de m'honorer de ses confidences. Quand on raisonne ainsi, d'abord, et qu'on n'est pas un pleutre, on quitte son siège et l'on rend sa simarre, en disant pourquoi.

— En venant ici, continue Barzot, j'avais pris une grande résolution. Je crois que tout peut se réparer; l'expiation rachète la faute et fait obtenir le pardon. J'étais décidé à donner ma démission le plus tôt possible; et à offrir à Mlle Canonnier telle somme qu'elle aurait pu souhaiter, ou bien, dans le cas — que j'avais prévu — où elle aurait refusé toute compensation pécuniaire… Vous venez de me dire, Monsieur, que Mlle Canonnier désire se créer une position sociale, et qu'elle veut se marier. Eh! bien, moi aussi j'avais pensé qu'un mariage était la seule réparation possible, et j'y suis prêt…

J'éclate de rire.

—Vous y êtes prêt! Et vous espérez — non, mais, là, vraiment? — vous croyez qu'elle voudrait de vous?… Mais, sans parler d'autres choses, vous avez soixante ans, mon cher Monsieur, dont quarante de magistrature, qui plus est; et elle en a dix-neuf. Et vous pensez qu'elle irait river sa jeunesse à votre sénilité, et enterrer sa beauté, dont vous auriez honte, dans le coin perdu de province où vous rêvez de la cloîtrer?… C'est ça, votre sacrifice expiatoire? Diable! il n'est pas dur. À moins que vous n'ayez l'intention d'instituer légataire universelle votre nouvelle épouse, et de vous brûler la cervelle le soir même du mariage?

— Si je le pouvais, dit Barzot, très pâle, je le ferais, Monsieur, Mais j'ai une fille, une fille qui a dix-huit ans, et dont je dois préparer l'avenir…

— Et vous n'hésiteriez pas, m'écrié-je, à donner à votre enfant une belle-mère de son âge! Et vous prépareriez son avenir, comme vous dites, en vous alliant à la fille d'un malfaiteur! Mais c'est insensé!

Barzot baisse la tête. Le monde doit lui sembler bien mal fait, réellement.

— Qu'il vous est donc difficile, dis-je, de voir les choses telles qu'elles sont! Il faut toujours, même quand vous êtes sincères, que vos intérêts s'interposent entre elles et vous. Vous avez beau vouloir agir avec bonté, vous restez des égoïstes; vous avez beau vouloir faire preuve de pitié, vous demeurez des implacables. Et vous espérez trouver chez les autres ce qu'ils ne peuvent trouver chez vous. L'expiation!… Vous êtes-vous seulement demandé ce que cette jeune fille, que vous avez achetée, a souffert? Savez-vous ce qu elle a éprouvé, hier soir, lorsqu'on est venu arrêter son père, sur vos ordres sans doute, — son père relégué au bagne en dépit de toute équité, et pour satisfaire les rancunes de malandrins politiques? — Vous doutez-vous de ce que devrait être votre expiation, pour n'être pas une pénitence dérisoire?… Et avez-vous pensé, aussi, que votre victime vous laisserait là, vous et votre complice, sans plus s'inquiéter de vous que si vous n'aviez jamais existé, si elle trouvait une sympathie assez grande pour lui emplir le coeur?… Non, ce sont là des choses que vous ne pouvez imaginer; elles sont trop simples… Rien ne se répare, Monsieur, et rien ne se pardonne. On peut endormir la douleur d'une blessure, mais la plaie se rouvrira demain, et la cicatrice reste. On peut oublier, par fatigue ou par dégoût, mais on ne pardonne pas. On ne pardonne jamais… Voyons, Monsieur. Mlle Canonnier désire se marier et elle vous demande, en échange du silence qu'elle gardera, de vouloir bien assurer ce mariage dans le plus bref délai; cela vous sera facile, car vous aurez à vous adresser à des gens qui ont autant d'intérêt que vous à éviter un scandale. C'est avec M. Armand de Bois-Créault que mad…