Roger-la-Honte ne pense pas autrement. Il me l'a déclaré au cours d'un petit voyage que nous venons de faire en Hollande, et que nous ne regrettons pas d'avoir entrepris. Il a pris ce matin le bateau pour l'Angleterre, avec le produit de nos honteux larcins; et moi je suis venu à Anvers où, si j'en crois la rumeur publique, une jolie somme dort paisiblement dans la sacristie d'une certaine église.
Est-ce un conte? Je vais m'en assurer. Car j'entends justement sonner minuit, l'heure des crimes, et je franchis lestement le petit mur qui protège le jardin sur lequel s'ouvre la porte de la susdite sacristie. À dire vrai, cette porte s'ouvre difficilement; mais ma pince parvient à la décider à tourner sur ses gonds.
Me voici dans la place. Il y fait noir comme dans un four, mais… Ah! diable! Il me semble que j'entends remuer. Oui… Non. Pourtant… Si, quelqu'un est caché ici; j'en mettrais ma main au feu. Curé, vicaire, suisse, bedeau ou sacristain, il y a un homme de Dieu en embuscade dans cette pièce… Après tout, je me fais peut-être des idées… Il faut Voir; je vais allumer ma lanterne. Homme de Dieu, y es-tu?
Boum!…
C'est un coup de pistolet qui me répond, comme j'enflamme une allumette.
Je ne suis pas touché; c'est le principal. D'un saut, je suis dans le jardin; d'un bond, je passe par-dessus le mur; et je cours dans la rue, de toute ma force.
Mais l'homme de Dieu est sur mes talons, criant, hurlant.
— Au voleur! Au voleur! Arrêtez-le!…
Des fenêtres s'ouvrent, des portes claquent. Des gens se joignent à l'homme de Dieu, galopent avec lui, crient avec lui. La meute est à cinquante pas derrière moi, pas plus. Ah! que cette rue est longue! Et pas un chemin transversal; un quai seulement, tout au bout… Il me semble apercevoir la prison, la cagoule, tout le bataclan…
Je cours, je cours! J'approche du quai. Il n'y a personne devant moi, heureusement… Si! un homme, un homme couvert d'un pardessus couleur muraille, vient d'apparaître au bout de la rue, s'est arrêté aux cris des gens qui me pourchassent, et va me barrer le passage. J'ai ma pince à la main; je peux lui casser la figure avec… Ah! non! Pas jouer ce jeu-là; ça coûte trop cher! Un coup de poing ou un coup de tête, mais rien de plus. Je jette la pince… L'homme est à cinq pas de moi; il s'arc-boute sur ses jambes, les yeux fixés sur ma figure qu'éclairent en plein les rayons d'un réverbère. Tant pis pour lui, s'il me touche… Mais, brusquement, il s'écarte.