J'exécute le programme, très consciencieusement. D'abord, parce que je ne veux pas être puni. Les pensums sont ridicules, désagréables; et je cherche avant tout à ne pas me laisser exaspérer par les injustices maladives d'un cuistre auquel j'aurai fourni un jour l'occasion de m'infliger un châtiment, mérité peut- être, et qui s'acharnera contre moi. Je tiens à n'avoir point de haine pour mes professeurs; car je ne suis pas comme beaucoup d'autres enfants qui, abrutis par la discipline scolaire, n'ont de respect que pour les gens qui leur font du mal. Ces gens-là, je ne pourrais jamais les vénérer, jamais — et je préfère garder à leur égard, sans aller plus loin, des sentiments inexprimés.
Ensuite, ce n'est pas désagréable d'exécuter un programme, lorsqu'on le sait grotesque. Quand on a cette certitude, on éprouve quelque puissance à travailler; sans aucun enthousiasme, bien entendu, mais avec pas mal d'ironie. J'apprends donc cette Histoire des Morts — tout ça, c'est les procès verbaux des vieilles Morgues —cette Histoire des Morts qu'on nous enseigne en dédain des Actes des Vivants — comme on nous condamne à la gymnastique affaiblissante en haine du travail manuel qui fortifie. — J'interprète en un français pédantesque les oeuvres d'auteurs grecs et latins dont les traductions excellentes se vendent pour rien, sur les quais. Je prends des notes sans nombre à des cours où l'on me récite avec conviction le contenu des livres que j'ai dans mon pupitre. Et je salis beaucoup de papier, et je gâche beaucoup d'encre pour faire, du contenu de volumes généralement consciencieux et qu'on trouve partout, des manuscrits ridicules.
Je me le demande souvent: à quoi sert, dans une pareille méthode d'enseignement, la découverte de l'imprimerie?
Ce serait trop simple, sans doute, de nous apprendre uniquement ce qu'il est indispensable de savoir aujourd'hui: les langues vivantes, et de nous laisser nous instruire nous-mêmes en lisant les livres qui nous plairaient, et comme il nous plairait…Qu'est-ce que je saurai, quand je sortirai du collège, moi qui ne serai pas riche, moi qu'on vole pendant que je traduis le De officiis, moi qui dépense ici, inutilement, de l'argent dont j'aurai tant besoin, bientôt? Qu'est-ce que je connaîtrai de l'existence, de cette existence qu'il me faudra conquérir, seul, jour par jour et pied à pied? Ah! si j'étais encore riche, seulement! Je suis épouvanté de mon isolement et de mon impuissance…
On élève mon esprit, cependant. Je me laisse faire. Je porte le lourd spondée à bras tendu et je fais cascader le dactyle dansant. Je m'imprègne des grandes leçons morales que nous légua la sagesse antique. Le livre de la science, qu'on m'entr'ouvre très peu, afin de ne point m'éblouir, m'émerveille. Et la haute signification des faits historiques ne m'échappe pas le moins du monde. J'assiste avec une satisfaction visible à la ruine de Carthage; je comprends que la fin de l'autonomie grecque, bien que déplorable, fut méritée. J'applaudis, comme il convient, à la victoire de Cicéron sur Catilina; et aussi au triomphe de César, L'empire Romain s'établit, à ma grandie joie; c'était nécessaire; «et Jésus-Christ vient au monde.» Pourtant, il faut être juste: les invasions des Barbares ont eu du bon; pourquoi pas? Quant aux Anglais, je sais que trois voix crieront éternellement contre eux, et que c'est fort heureux que Jeanne d'Arc les ait chassés de France. Je vois clairement que la destinée des Empires tient à un grain de sable; que la Révolution française fut un grand mouvement libérateur, mais qu'il faut néanmoins en blâmer les excès… Poésie de faussaires; science d'apprentis teinturiers; géographie de collecteurs de taxes; histoire de sergents recruteurs; chronologie de fabricants d'almanachs…
On forme mon goût, aussi. Je vénère Horace, «qu'on aime à lire dans un bois»; et Homère, «jeune encor de gloire.» J'estime fort Raphaël pour les Loges du Vatican, que j'ignore; Michel-Ange, pour le Jugement Dernier, que je n'ai jamais vu. Boileau a mon admiration; et Malherbe, qui vint enfin. Je sais que Molière est supérieur à Shakespeare et que si les Français n'ont pas de poème épique, c'est la faute à Voltaire. Je distingue soigneusement entre Bossuet, qui était un aigle, et Fénelon, qui fut un cygne. Plumages!… J'honore Franklin.
Je vis en vieillard…
C'est bon. Mais, puisqu'il faut que jeunesse se passe — elle se passera, ma jeunesse! — Dans l'avenir; n'importe quand. Même si mes pieds se sont écorchés aux cailloux de la route, même si mes mains saignent du sang des autres, même si mes cheveux sont blancs. Je l'aurai, ma jeunesse qu'on m'a mise en cage; et si je n'ai pas assez d'argent pour payer sa rançon, il faudra qu'on la paye à ma place et qu'on paye double. Ce n'est pas pour moi, l'Espérance qui est restée au fond de la boîte. Je n'espère pas. Je veux.
«Qu'un homme se fixe fermement sur ses instincts, a dit Emerson, et le monde entier viendra à lui.» Je n'en ai pas retrouvé assez, des instincts qu'on m'a arrachés, pour en former un caractère; mais j'en ai pu faire une volonté. Une volonté que mes chagrins furieux ont rendue âpre, et mes rages mornes, implacable. Et puis, elle m'a donné violemment ce qu'elle donne à tous plus ou moins, cette instruction que je reçois; un sentiment qui, je crois, ne me quittera pas facilement: le mépris des vaincus.
Des vaincus… J'en vois partout. Ces universitaires méchants et serviles, vaniteux et moroses. Des gens qui n'ont jamais quitté le collège; mangent, dorment, font leurs cours; connaissent toutes les pierres des chemins par lesquels ils passent; végètent sans se douter qu'on peut vivre; requiescunt in pace. Des citrouilles rutilantes d'orgueil; ou bien de grandes araignées tristes — des araignées de banlieue.