Et tout ça peine, pourtant, pour gagner sa vie; roule la pilule amère dans la pâte sucrée des marottes, dans la poudre rosée des dadas.
— Serrez le texte! s'écrie l'un. La langue française, qui est la plus belle du monde, nous permet de rendre exactement l'intensité du texte.
Je serre le texte; je l'étripe; je l'étrangle.
— Traduisez largement, dit l'autre; n'ayez pas peur de moderniser. La vie antique se rapprochait de la nôtre beaucoup plus qu'on ne le pense généralement. Croyez-vous, par exemple, que les Anciens n'avaient d'autre coiffure que le casque? Et le pétase, Messieurs! Inutile d'aller plus loin…
Oui, inutile;
Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt. N'en jetez plus, la cour est pleine.
— Mon ami, me dit mon oncle quand j'ai quitté le lycée, pede libero; avec un diplôme flatteur et fort utile sous le bras, mon ami, le moment est solennel. Toutes les branches de l'activité humaine s'offrent à toi; tu peux choisir. Commerce, industrie, littérature, science, politique, magistrature… Que t'indiquerais-je? Tu sais que, depuis Bonaparte, la carrière est ouverte aux talents…
Mon oncle s'amuse un peu, en me disant ça; la bouche ne rit pas, mais l'ironie lui met des virgules au coin des yeux couleur d'acier. Sa figure? Un tableau de ponctuation et d'accentuation, sur parchemin. La paupière inférieure en accent grave, la paupière supérieure en accent circonflexe; le nez, un point d'interrogation renversé, surmonté d'un grand accent aigu qui barre le front; la bouche, un tiret; des guillemets à la commissure des lèvres; et la face tout entière, que couronnent des points exclamatifs saupoudrés de cendre, prise entre les parenthèses des oreilles.
— Enfin, réfléchis. Tu as fini tes études; tu connais la vie; choisis.
Non, je ne connais pas la vie; mais je la devine. Et j'ai fait mon choix.