Pour le moment, pourtant, je déclare à mon oncle que je désire, avant tout, faire mon temps de service militaire. M'engager, afin d'être libre, après.

— Excellente idée, dit mon oncle. Peut-être as-tu raison de ne point te décider pour une de ces professions libérales qui confèrent des dispenses; qui peut savoir? En tous cas, la caserne est une bonne école. Le service militaire obligatoire a beaucoup fait pour accroître les rapports des hommes entre eux; il a donné à l'humanité un nouveau sujet de conversation.

Peut-être autre chose, aussi. J'ai eu le temps de m'en apercevoir, durant les années que j'ai passées sous les drapeaux. Mais ce ne sont pas là mes affaires. Et, d'ailleurs, je n'ai pas le droit de parler, car je ne serai libéré que demain.

Libéré! Ce mot me fait réfléchir longuement, pendant cette nuit où je me suis allongé, pour la dernière fois, dans un lit militaire. Je compte. Collège, caserne. Voilà quatorze ans que je suis enfermé. Quatorze ans! Oui, la caserne continue le collège… Et les deux, où l'initiative de l'être est brisée sous la barre de fer des règlements, où la vengeance brutale s'exerce et devient juste dès qu'on l'appelle punition — les deux sont la prison. — Quatorze années d'internement, d'affliction, de servitude — pour rien…

Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, à présent que je suis libéré, pour qu'on m'incarcère pendant aussi longtemps? Quelle multitude de délits, quelle foule de crimes me faudra-t-il commettre?…

Quatorze ans! Mais ça paye un assassinat bien fait! Et combien d'incendies, et quel nombre de meurtres, et quel tas de vols, et quelle masse d'escroqueries!… La prison? J'y suis habitué. Ça me serait bien égal, maintenant, d'en risquer un peu, pour quelque chose. La fabrication des abat-jour ne doit pas être plus agaçante que la confection des thèmes grecs; et j'aurais mieux aimé tresser des chaussons de lisières que de monter la garde… On ne me mettrait point en prison sans motifs, d'abord. Ensuite, j'aurais au moins, cette fois-là, quelqu'un pour me défendre; un avocat, qui dirait que je ne suis pas coupable, ou très peu; que j'ai cédé à des entraînements; et caetera; qui apitoierait les juges et m'obtiendrait le minimum, à défaut d'un acquittement. — Et qui sait si je serais pris?

III — LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS

J'ai suivi le conseil d'Issacar, et je suis ingénieur. Où, comment j'ai connu M. Issacar, c'est assez, difficile à dire. Un jour, un soir, une fois… On ne fait jamais la connaissance d'un Israélite, d'abord; c'est toujours lui qui fait la vôtre.

M. Issacar compte beaucoup sur moi; il m'intéresse pas mal; et nous sommes grands amis. C'est très bon, une amitié intelligente librement choisie, lorsqu'on n'a connu pendant longtemps que les camaraderies banales imposées par le hasard des promiscuités. M. Issacar est un homme habile; il a des projets grandioses et il m'a exposé des plans dont la conception dénote une vaste expérience. Il n'est guère mon aîné, pourtant, que de deux ou trois ans; sa hardiesse de vues m'étonne et je suis surpris de la netteté et de la sûreté de son jugement. D'où vient, chez le juif, cette précocité de pénétration? Je ne lui vois qu'une seule cause: l'observation, par l'Israélite, d'une règle religieuse en même temps qu'hygiénique, qui lui permet de contempler le monde sans aucun trouble, de conclure et d'apprendre à raisonner avec bon sens; tandis que le jeune chrétien, sans cesse dans les transes, passe son temps à faire des confidences aux médecins et à consterner les apothicaires. Quoi qu'il en soit, mes relations avec Issacar m'auront été fort utiles, m'auront fait gagner beaucoup de temps. Sans lui, il est bien des choses dont je ne me serais aperçu, sans doute, qu'après de nombreuses tentatives et de fâcheux déboires. D'abord, il m'a donné une raison d'être dans l'existence.

— C'est de première nécessité, m'a-t-il dit. Que vous ayez fait vos études et votre service militaire, c'est certainement très bien; mais cela n'intéresse personne et ne vous assure aucun titre à la considération de vos contemporains. Quand on ne veut pas devenir quelqu'un, il faut se faire quelque chose. Collez-vous sur la poitrine un écriteau qui donnera une indication quelconque, qui ne vous gênera pas et pourra vous servir de cuirasse, au besoin. Faites-vous ingénieur. Un ingénieur peut s'occuper de n'importe quoi; et un de plus, un de moins, ça ne tire pas à conséquence. D'ailleurs, la qualification est libre; le premier venu peut se l'appliquer, même en dehors du théâtre. Dès demain, faites-vous faire des cartes de visite. Créez-vous ingénieur. Vous savez que ça ne nous sera pas inutile si, comme je l'espère, nous nous entendons.