C'est égal, je serais bien aise de savoir ce qui a pu se passer… Oh! rien du tout, probablement. Charlotte est la franchise même et du moment qu'elle ne parle pas… Fantaisie de femme, tout simplement… lubie…

Il y a presque trois mois que nous sommes revenus à Londres, et je n'ai guère passé plus de six semaines avec Charlotte J'ai été obligé de la quitter à plusieurs reprises. Les affaires!… Elles ne vont pas mal, en ce moment. Nous avons fait trois ou quatre petits coups, Roger-la-Honte et moi, qui n'étaient vraiment pas à dédaigner, et nous en avons encore deux autres, assez jolis, sur la planche. Le premier est pour après-demain, à Orléans, et il faut nous mettre en route ce soir. Eh! bien, j'ai peur de partir…

J'ai peur parce que je sens les craintes terribles de Charlotte me gagner et s'emparer de moi irrésistiblement. Son effroi devant l'inconnu finit par me glacer et son épouvante m'énerve. Chaque fois, lorsque j'ai été sur le point d'entreprendre une expédition, une frayeur intense, qu'elle a fait de vains efforts pour maîtriser, l'a saisie et comme affolée. Des convulsions de terreur la bouleversent et les tentatives auxquelles je me livre pour la calmer et la rassurer me fatiguent les nerfs et m'irritent. Et, quand je reviens, ce sont des transports de joie, des emportements de bonheur, dont la violence me révèle toutes les angoisses par lesquelles a passé, pendant mon absence, cette femme qui m'aime et qui tremble de me perdre. Oui, son effarement se communique à moi, me trouble; et aujourd'hui, je sens m'éteindre invinciblement les appréhensions qu'elle éprouve, je sens la peur qui la secoue palpiter en moi et pétrifier ma volonté, peser sur mon esprit d'un poids insupportable. Ah! si elle parlait, au moins! Si elle me disait de rester là, de ne pas partir; si elle prononçait une parole… Mais elle est muette et ses larmes seules, qu'elle essaye vainement de me cacher, m'apprennent quelles inquiétudes la tenaillent. Tout à l'heure, au moment où je partais, elle a été sur le point de s'évanouir et je n ai pu réprimer un mouvement de dépit.

— Tu veux donc me faire prendre! me suis-je écrié. Tu le voudrais, en vérité, que tu n'agirais pas autrement. Elles sont contagieuses, tes terreurs folles, et je finis par avoir aussi, ma parole, le pressentiment d'une catastrophe! À force de prévoir le malheur on le fait venir, tu sais. Et si je suis pris tu pourras te dire… Tiens, tu me mettrais en colère, tellement tes frayeurs me crispent et me découragent, tes frayeurs sans raisons et qui me font honte, si tu veux que je te le dise…

Et je suis sorti de la maison, furieux, sans vouloir permettre à
Charlotte de m'accompagner à la gare, sans même l'embrasser.

C'est très bête, tout ça. C'est stupide. Je me le répète sur le pont du bateau que j'ai pris à Saint-Malo, tout seul, Roger-la- Honte étant parti pour Bordeaux une fois le coup fait à Orléans. Oui, c'est insensé. Charlotte doit être dévorée d'angoisses depuis ces trois jours que je l'ai quittée en lui reprochant, ainsi qu'une brute, des pressentiments qu'elle n'aurait point si elle ne m'aimait pas; C'est tout naturel que le hors-la-loi, l'homme habitué à voler son existence, ainsi que le cheval dressé à sauter les obstacles, ne ressente aucun émoi devant les actes les plus dangereux; c'est un mithridaté, un halluciné qui ne songe même plus à la possibilité d'un accident funeste. Mais la femme, la femme qui aime, confidente alarmée de projets qui lui semblent monstrueux, a l'intuition du malheur probable, plus empoignante et plus cruelle que la certitude même; elle est torturée de prévisions terribles. Elle souffre atrocement, tous les sens douloureusement exaspérés, halète devant le spectre des dénouements tragiques.

— Madame se meurt de peur quand vous n'êtes pas là, m'a dit Annie.

Ah! je me demande pourquoi je lui inflige un supplice pareil, puisqu'elle m'aime, puisque je l'aime aussi, maintenant. L'amour ne court pas les rues, pourtant, et je sacrifierais tout avec joie pour que rien ne puisse me séparer de Charlotte. Et qu'aurais-je à sacrifier, d'abord? Qu'est-ce donc qui me pousse à fouler continuellement aux pieds toutes les affections, tous les sentiments humains? On dirait vraiment que je rêve d'assurer le triomphe d'une idée fixe! Et je n'en ai pas, d'idée. Je n'ai pas même un but. L'argent? J'en possède assez pour vivre; et que je l'aie grinchi avec la pince du voleur au lieu de le gagner avec le faux poids du commerce, je suis seul à le savoir. Alors?… J'ai peut-être vu quelque chose, autrefois; mais aujourd'hui… Aujourd'hui, je m'aperçois que j'ai à employer d'autres moyens que ceux dont je me sers pour affirmer mon idéal, si j'arrive à l'arracher de la gueule des chimères. D'autres moyens; et je n'aurai besoin ni de Canonnier ni de Paternoster pour m'aider, quand cela me plaira. J'ai vendu mon droit d'aînesse pour un plat de lentilles; mais je le reprendrai, à présent que j'ai vidé le plat. Il existe, le droit d'aînesse. Et je me laisse voler, voleur que je suis, et voler par une idée creuse…

Dans deux heures je serai à Southampton, et ce soir à Londres. C'est bon. Je parlerai à Charlotte; elle ne pleurera pas en m'écoutant, pour sûr. Et nous partirons, et nous irons vivre heureux dans un coin, quelque part, où elle voudra; et je pourrai peut-être faire quelque chose de beau — oui, oui, de beau — une fois dans ma vie. Pourquoi pas? Il y a bien des bourgeois qui finissent par le suicide.

Je descends du cab que j'ai pris à Waterloo Station, et je fais résonner de toute ma force le marteau qui pend à ma porte, Annie vient m'ouvrir.