— Qu'est-ce que tu me donneras si je t'apporte une nouvelle? me demande Broussaille qu'Annie vient d'introduire dans la salle à manger, au moment où je vais me mettre à table.
— Tout ce que tu voudras, surtout si ta nouvelle est bonne; je n'y suis plus habitué, aux bonnes nouvelles… Mais d'abord assieds- toi là; tu me raconteras ce que tu as à me dire en déjeunant. J'aime beaucoup t'entendre parler la bouche pleine.
— Une passion? Tu sais, rien ne me surprend plus… Donne-moi à boire; je meurs de soif. Merci… Eh! bien, mon petit, j'ai vu ton père!
— Mon père! Mais il est mort depuis bientôt quinze ans!
—Ah! dit Broussaille très tranquillement. C'est que je me suis trompée, vois-tu. Ça arrive à tout le monde. Enfin, laisse-moi te raconter… Je viens de passer huit jours à Vichy. J'y serais même restée plus longtemps si ma soeur Eulalie n'avait pas été là; mais avec ses sermons, ses efforts pour me ramener au bien, comme elle dit… j'ai mieux aimé m'en aller. Je suis revenue hier soir… Tu sais que mes parents tiennent un hôtel à Vichy?
— Oui, ton frère me l'a appris il y a longtemps.
— Ils n'avaient qu'une maison de second ordre, d'abord; mais leurs affaires ont prospéré, Roger et moi nous les avons aidés un peu, et cette année ils ont pris un établissement superbe, un des plus beaux de Vichy, l'hôtel Jeanne d'Arc.
— Ah! oui, je vois ça; sur le parc, n'est-ce pas?
— Justement. Parmi les personnes qui séjournaient chez eux se trouvait un vieux monsieur, d'une soixantaine d'années, environ; il était arrivé avec une grande cocotte de Paris, Melle… Melle… je ne me souviens plus du nom — qui lui faisait dépenser l'argent à pleines mains. — Comme il s'appelle M. Randal, j'avais pensé…
— Urbain Randal?