—Oui, c'est ça; Urbain Randal.
— C'est mon oncle, dis-je; ah! il est à Vichy…
— Oui, avec la cocotte en question; je te prie de croire qu'elle le mène tambour battant et qu'elle s'entend à faire danser ses écus. C'est dommage que je ne me rappelle pas… Mais qu'est-ce que tu as? Tu fais une mine! On dirait qu'aux nouvelles que j'apporte tes beaux yeux vont pleurer… Ah! je sais! Tu penses à l'héritage. Dame! mon vieux, tu peux te préparer à le trouver écorné; elle a de belles dents, la cocotte…
Non, ce n'est pas à l'héritage que je pense. C'est une autre idée qui m'est venue, et qui se cramponne à moi, de plus en plus fortement, depuis que Broussaille m'a quitté. Voilà trois heures qu'elle a commencé à m'assaillir, cette idée, et elle a fini par triompher. Mon parti est pris. Je vais me mettre en route pour Vichy ce soir, empoigner mon oncle demain, et lui tordre le cou… Et il y a longtemps, à vrai dire, que cette pensée de vengeance, qui se formule seulement à présent d'une façon précise, a germé en moi, erre dans mon cerveau, s'éloigne pour reparaître et ne s'obscurcit que pour rayonner d'un éclat plus vif, ainsi qu'un phare couleur de sang.
Depuis trois semaines, au moins, je songe à des représailles, sans oser me l'avouer; depuis le jour où j'ai trouvé ma maison vide en y rentrant… Ah! je ne pourrai pas dire quels ont été mon désespoir et ma rage quand j'ai eu la certitude du départ de Charlotte; et ensuite, après toutes les démarches vaines, toutes les recherches infructueuses, toutes les tentatives sans résultat que j'ai faites pour retrouver sa trace, maintenant qu'il faut perdre toute espérance de la revoir jamais et qu'il faut me résoudre à ignorer son sort, si affreux qu'il ait été — je ne puis pas dire, non plus, quelles amertumes et quelles rancoeurs que je croyais mortes ont ressuscité en moi, m'ont envahi et me hantent. — Toutes les angoisses et toutes les colères de ma jeunesse se sont mises à gronder ensemble, comme en révolte contre mon indécision et ma lâcheté. Pourquoi n'ai-je pas levé la main, le jour où j'aurais dû frapper, où je m'étais promis de frapper? Pourquoi ai-je voulu prendre ma revanche ailleurs, quand elle s'offrait à moi, là? Si j'avais traité le voleur qui me dépouillait comme je m'étais juré de le faire, si je lui avais donné à choisir, séance tenante, entre sa vie et mon argent, rien de ce qui est arrivé n'aurait existé — et, peut-être serait-il plus heureux lui-même, l'odieux coquin, car il aurait restitué, ayant peur, et n'aurait point à traîner sa vieillesse solitaire dans la fange où disparaît son or.
Oui, si j'avais agi, ce jour-là, que de misère eût été évitée, et d'horreurs et d'abjections!… Trop tard! — le mot des révolutions, faites à moitié, toujours. — Oh! je m'en souviens, je m'en souviens… je me croyais très fort, de résister à ma fureur, d'écouter les mensonges sans rien dire et de mettre tranquillement ma signature au bas d'un sale papier au lieu d'appliquer ma main sur le visage du misérable… Je regardais s'en aller mon énergie, joyeusement, ainsi qu'on regarde l'eau couler… Il me semble que je me réveille d'une hallucination. Mon coeur se gonfle à éclater, comme autrefois, et les larmes de plomb que j'ai versées, je les verse encore. Projets, rêves, plans ébauchés, abandonnés, repris et rejetés… J'ai fait autre chose que ce que je voulais faire; j'ai fait beaucoup plus et beaucoup moins. Pourquoi? Mélange de violence et d'irrésolution, de mélancolie et de brutalité… un homme.
N'importe. Si je n'ai pas eu le courage d'agir autrefois, je l'aurai aujourd'hui; et bien qu'on dise qu'il y a une destinée qui pèse sur nous et contrôle nos actes, je ne m'inquiète guère de savoir si c'est écrit, ce qui va arriver. Ah! le vieux gredin! la brute hypocrite et lâche! Je vais lui faire voir qu'il existe d'autres lois que celles qui sont inscrites dans son code; je vais… Non, je n'ai rien à lui faire voir, ni à montrer à d'autres. Les représailles n'ont pas besoin d'explications et il est puéril de rouler ma colère, encore une fois, dans le coton des arguties sociologiques. Aux simagrées des Tartufes de la civilisation, aux contorsions béates des garde-chiourmes du bagne qui s'appelle la Société, un geste d'animal peut seul répondre. Un geste de fauve, terrible et muet, le bond du tigre, pareil à l'essor d'un oiseau tragique, qui semble planer en s'allongeant et s'abat silencieusement sur la proie, les griffes entrant d'un coup dans la vie saignante, le rugissement s'enfonçant avec les crocs en la chair qui pantèle — et qui seule entend le cri de triomphe qui la pénètre et vient ricaner dans son râle. — À crime d'eunuque bavard, vengeance de mâle taciturne. Plus rien à dire, à présent… Je partirai ce soir.
Il est onze heures du matin, environ, quand j'arrive à Vichy. Un train quitte la gare au moment où celui qui m'amène y entre. Je descends rapidement du wagon et je traverse le quai.
— Bonjour, mon neveu!
C'est une femme… — Margot! c'est Margot! — qui m'accueille avec une grande révérence et un gracieux sourire.