— En effet, dis-je après avoir tourné la tête dans la direction que m'indique l'abbé. Le personnage qui se trouve à droite se nomme Mouratet; c'est un de mes amis, et la dame est sa femme; quant au troisième promeneur, je ne me rappelle pas…
— C'est M. Armand de Bois-Créault, dit l'abbé; il est l'amant de Mme Mouratet et le mari d'une femme charmante qui fut obligée de se séparer de lui.
— La connaissez-vous? demandé-je anxieusement, car j'ai cessé de correspondre avec Hélène depuis plusieurs mois et je ne sais rien d'elle.
— Pas personnellement, répond l'abbé. Elle habite la Belgique et je n'ai jamais eu l'honneur de la voir, bien que j'aille souvent à Bruxelles. Mais j'en ai entendu parler par un banquier belge, un trafiqueur, si vous voulez, qui se nomme Delpich et avec lequel elle fait des affaires. Elle est fort intelligente et très ambitieuse, paraît-il… Au fait, autant vous l'avouer; je connais toute son histoire et je n'ignore pas, non plus, celle de la famille de Bois-Créault.
— Elle est édifiante.
— Mme de Bois-Créault aimait son fils, dit l'abbé en secouant la tête; il est en train de la ruiner et elle l'aime encore. Elle l'aime à mourir pour lui ou à tuer pour lui… Écoutez: nous sommes tous malades, aujourd'hui; et quelles que soient les formes qu'affecte cette maladie, la cause en est toujours identique. Nous sommes condamnés par une morale surannée à passer de l'état naturel, directement, à l'état d'imbécillité passive, fonctionnante, et d'humiliation abjecte. Les sentiments instinctifs, naïfs, larges et braves, sont enchaînés par les interdictions légales et les anathèmes religieux. Et ces instincts, refoulés, impuissants à se faire jour normalement, mais qui ne veulent pas mourir dans l'in-pace où les claquemure la bêtise, reparaissent, défigurés jusqu'au crime ou déformés jusqu'à l'enfantillage. On parle de l'infamie actuelle; elle est forcée, cette infamie; forcée, douloureuse, immense — immense comme la sottise dont elle émane. — D'ailleurs, la folie augmente partout dans des proportions énormes… Vous me direz que le cas de Mme de Bois-Créault est un cas exceptionnel. Je vous répondrai que beaucoup de mères font plus encore, pour leurs fils, que Mme de Bois-Créault. Combien de femmes, surtout dans les campagnes, qui tuent lentement leurs maris afin de faire exempter leurs fils du service militaire! Que de crimes ignorés a produits ce militarisme à outrance! La confession nous apprend… Mais vous me comprenez, vous; et pour ceux qui ne me comprendraient pas, je parlerai, un jour, plus clairement. Je voudrais pourtant dire ceci: quand un accident déplorable met en deuil toute une ville, si un prêtre se permet de déclarer en chaire que la catastrophe est un châtiment du ciel, on ne trouve pas d'invectives assez amères pour l'en accabler. On ne se demande même pas s'il connaissait la vie réelle des victimes, si la confession ne lui avait point révélé ce qu'ignore la foule, et s'il n'avait pas le droit, le droit absolu, de parler de vengeance divine. Remarquez que je n'emploie les mots: châtiment du ciel et vengeance divine que comme une figure…
L'abbé s'interrompt. À vingt pas, sous les arbres, s'avance une jeune femme blonde, très jolie, vêtue de noir. Je ne sais pourquoi, elle me rappelle Broussaille, une Broussaille pleine de dignité. Elle va passer devant nous. L'abbé se lève et salue d'un grand coup de chapeau, fort éloquent. La jeune femme répond d'une inclinaison gracieuse.
— Cette dame est réellement très bien, dis-je.
— Oui, certainement. C'est Mlle Eulalie Voisin, la fille…
— Oh! je sais; mais je n'avais pas l'honneur de la connaître.