Une chose certaine, c'est que les matériaux ne me manqueront point. Ai-je déjà vu de choses, mon Dieu! — même de choses que je ne dirai pas!… J'ai passé partout, ou à peu près: je connais toutes les misères des gens, tous leurs dessous, toutes leurs saletés, leurs secrets infâmes et leurs combinaisons viles, les correspondances adultères de leurs femmes, leurs plans de banqueroutiers et leurs projets d'assassins. Je pourrais en faire, des romans, si je voulais!… Mais les seuls documents que je veuille employer ici sont ceux qui me concernent. Et je me demande si je parviendrai à les mettre en oeuvre.

Sûrement, j'y parviendrai, je ne pense pas que ce soit si difficile que ça, d'écrire un livre; et je crois que n'importe qui réussirait à en faire un bon — n'importe quel gendarme, n'importe quel voleur, — Certaines qualités me feront défaut? C'est fort possible. La sentimentalité, par exemple. Non, je ne suis pas sentimental. (Voir plus haut). Tant pis pour elles.

Et tant mieux pour tout le monde, peut-être. Une petite larme de temps en temps ne fait pas de mal, c'est évident. Mais l'émotion littéraire est tout de même trop pleurnicharde. Infirmes incurables, poitrinaires plaintifs, mères sans coeur, pères sans conscience, jeunes filles chlorotiques, lits conjugaux solitaires, couches mortuaires désertées, enfants martyrs, prostituées par force, proxénètes par persuasion, voleurs malgré eux, pécheresses repentantes et forçats innocents. Ouf!… Vraiment, il y a assez longtemps qu'on s'écarte des énergies pour se tourner vers les émotions. Il est temps que ça finisse. S'il faut une loi, qu'on la fasse!… En attendant, je vais écrire l'histoire d'un homme qui a les doigts crochus et qui ne se lamente pas trop — peut-être parce qu'il n'a pas à se plaindre, après tout. — Cette histoire-là, le lecteur superficiel croira que c'est simplement une autobiographie factice, un passe-temps de littérateur cynique. Mais ceux qui savent voir, qui savent sentir, ne s'y tromperont pas; ils comprendront que c'est vrai, que c'est vécu, comme on dit; que la main qui fait crier la plume sur le papier a fait craquer sous une pince le chambranle des portes et les serrures des coffres-forts.

J'écris, j'écris. J'empile page sur page, j'use des plumes, je vide mon encrier. On dirait que je suis à la tâche. Depuis un mois, je ne me suis arrêté que deux fois.

La première, pour lire un journal. Cette feuille publique m'a appris, d'abord, que Mme de Bois-Créault mère s'est donné la mort quelques jours après l'enterrement de son fils; puis, que Mme veuve Hélène de Bois-Créault s'est portée partie civile au procès et demande au meurtrier de son mari d'énormes dommages- intérêts. Elle en aura une bonne partie, dit la gazette. Ce suicide pitoyable sur le corps de ce malheureux être, cette exploitation de son cadavre… Ah! la vie!… Quelle farce! — jouée dans quel abattoir!…

La seconde fois que j'ai interrompu mon travail, ç'a été pour faire une invention. Il ne faut pas laisser oublier que je suis ingénieur et ma découverte, lorsque j'en publierai prochainement les détails dans une revue spéciale, me fera certainement beaucoup d'honneur. J'ai inventé l'Écluse à renversement. Ce n'est, à vrai dire, qu'un perfectionnement; fort ingénieux, toutefois. Rien n'était plus simple, je l'accorde, que d'en concevoir l'idée; mais encore fallait-il l'avoir. Mon intention n'est pas de faire ici le compte rendu technique de ma découverte; je tiens cependant à en donner un léger aperçu. Voici la chose en deux mots: Supposons l'écluse fermée…

— Supposons-la fermée et ne la rouvrons pas! s'écrie Roger-la- Honte qui entre sans s'être fait annoncer, au moment même où j'écris la phrase en la prononçant tout haut. Ah! ça, qu'est-ce que tu fais là? Tu écris encore tes mémoires?

— Tout juste.

— Eh! bien, je vais te raconter une petite histoire que tu pourras sans doute utiliser; elle est assez cocasse. Figure-toi que le nommé Stéphanus — tu sais bien? cet employé d'une banque belge qui nous donne des tuyaux — est venu me voir hier. Son patron, qui s'appelle Delpich, veut se faire dévaliser. Un vol simulé, tu comprends, pour couvrir les détournements qu'il a l'intention d'opérer. On me propose cinq mille francs pour aller, dans trois jours, éventrer un coffre-fort où il n'y aura plus rien et forcer des tiroirs mis à sec.

— Je vois ça, dis-je. Mais ce coffre-fort, qui sera vide dans trois jours, doit être bien garni aujourd'hui…