Le lendemain, je reçois un billet de Margot qui m'annonce que les choses vont pour le mieux. Le surlendemain, un garde à cheval m'apporte une lettre qui me demande au ministère. Je pénètre dans ce monument à l'heure indiquée, j'ai une conversation de vingt minutes avec un monsieur qui me complimente fort sur mes articles à la «Revue» de Montareuil, et m'annonce que je suis chargé d'une mission par le gouvernement. On a passé, en ma faveur, sur certaines formalités. Je dois aller inspecter et étudier les établissements pénitentiaires de la Dalmatie, faire un rapport; et je reçois pour ma peine une somme de dix mille francs. Ce n'est pas énorme; mais ça vaut mieux que rien.
Le gouvernement m'ayant confié une mission aussi importante, je suis obligé de partir immédiatement. J'envoie donc au juge d'instruction, dont je trouve chez moi une lettre de convocation à son cabinet, ma déposition écrite; cette déposition se borne à affirmer que je ne sais rien et que je n'ai rien vu. Après quoi, je prends le train, non pas pour la Dalmatie, mais pour Bruxelles.
Beaucoup de gens, à ma place, resteraient à Paris et fabriqueraient leur rapport, ainsi que cela se fait de temps immémorial, à la Bibliothèque. Mais, moi, je suis consciencieux; je me trouve dans une position spéciale; tout le monde l'ignore, mais je ne me le dissimule pas. C'est pourquoi je me mets en route pour la capitale du Brabant.
À Bruxelles, je parcours les établissements que hantent les criminels honteux, les déserteurs; voleurs occasionnels, escrocs de hasard, caissiers déloyaux, pauvres gens qui vivent dans des transes perpétuelles, qui souffrent tellement que c'est un soulagement pour eux que d'être arrêtés, et qui sont parfaitement convaincus, une fois pris, que leurs angoisses ont déjà expié leurs crimes. Peut-être n'ont-ils pas tort… Je finis par trouver, parmi eux, l'homme qu'il me faut. C'est un insoumis. Il a quitté la France pour échapper au service militaire, effrayé par cette discipline terrible qui est la force principale de l'armée, dont il n'ignore point les excès, et qu'il n'aurait pu supporter, à son avis. Car il se croit une très mauvaise tête. En réalité, c'est un mouton. Il m'avoue qu'il est bachelier et qu'il vit assez misérablement.
— Vous auriez mieux fait d'aller au régiment, lui dis-je. La vie de caserne devient de jour en jour plus attrayante; et quant à la guerre future… Avez-vous entendu parler des fours crématoires roulants, qu'on allumera pendant que les armées se rangeront en bataille et qui seront prêts à fonctionner aux premiers coups de canon? Quel progrès!… Enfin, chacun son idée. Si vous ne voulez pas être soldat, je n'y puis rien… Maintenant, voici ce que j'ai à vous proposer…
L'insoumis m'a écouté attentivement, et accepte mes offres avec joie. Il me fera un beau rapport sur les prisons de Dalmatie, un beau rapport dont il copiera les différentes parties à droite et à gauche, dans des livres. Les livres ne manquent pas. Il écrira cinq cents grandes pages, c'est entendu, quitte à répéter dix ou douze fois les mêmes choses. Ça ne fait rien du tout. Je reviendrai chercher le rapport dans quatre mois, si je suis encore de ce monde, et j'enverrai mensuellement trois cents francs à l'insoumis. Je fais encore un joli bénéfice. Mais l'argent des contribuables français, c'est bon à garder.
Me voici donc tranquille et je puis partir pour Londres. — Déjà?
Certainement. Il m'est venu une idée, idée extraordinaire, bizarre
si vous voulez, mais que je veux mettre à exécution tout de suite.
Je me suis mis en tête d'écrire mes mémoires.
Les raisons qui me poussent sont pures. Je sais que le commerce, dans ses grandes lignes, tend à reprendre sa forme première: l'échange. Tous les économistes sont d'accord là-dessus. Donc, si après avoir fait pleurer mes contemporains je parviens à les amuser, j'aurai agi en commerçant opérant sur de grandes ligues, et je ne leur devrai plus rien. D'autre part, je ne serai pas fâché de montrer, une bonne fois, ce que c'est qu'un voleur. On se fait généralement une fausse idée du criminel. Les écrivains l'ont idéalisé afin, je crois, de décourager les honnêtes gens. Mais le temps des légendes est passé. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est la vérité sans voiles.
Je n'éprouve aucune honte, ni aucune fierté, à raconter ce que j'ai fait. Je suis un voleur, c'est vrai. Mais j'ai assez de philosophie pour me rendre compte de la signification des mots et pour ne leur attribuer que l'importance qu'ils méritent. Dans l'état naturel, le voleur, c'est celui qui a du superflu, le riche, «Dans l'état social actuel, le voleur c'est celui qui rançonne le riche. Quel bouleversement d'idées!» ainsi qu'on l'a dit avant moi. Mais qu'importe? L'erreur n'a qu'un temps…
Au fond, je mets simplement en jeu, moi, fils et neveu de bourgeois, par des actes franchement caractérisés, des aptitudes que j'ai reçues de mes parents et qu'ils développaient sournoisement, dans leur genre d'existence timide, par des actes fort rapprochés des miens. Quelles étaient ces aptitudes, innées, chez eux et chez moi, avant qu'elles eussent été modifiées, transformées, faussées, sous l'influence du milieu présent? Mystère. Mais c'étaient peut-être de belles aptitudes. Quels actes, si le monde n'était pas ce qu il est de par la puissance de la routine lâche, auraient produits ces aptitudes? Mystère. Mais peut-être des actes très nobles. J'ai répété, avec quelques variantes, les actes de mes parents parce que les conditions de milieu dans lesquelles nous avons eu à vivre, eux et moi, ont été à peu près les mêmes. Hypocrites ou brutales, légales ou illicites, bienfaisantes ou nuisibles, les actions humaines, permises par les aptitudes, sont déterminées par les milieux. Le ruisseau qui s'échappe, limpide, de la source, et se teinte sur son chemin de la couleur des terres dans lesquelles se creuse son lit, de la nuance des plantes et des herbes qui en tapissent les bords, de celle du sable fin ou de la vase immonde sur lesquels il roule ses flots… Il existe, je le sais, un certain pédantisme de classe qui aime à protester contre cette manière de voir. Qu'il proteste.