Je me dirige vers le grand escalier; mais, comme je passe auprès d'un groupe d'habits noirs, quelques paroles attirent mon attention. J'écoute, sans en avoir l'air.

— Oui, dit un jeune homme, c'est Armand de Bois-Créault qui vient d'être tué.

— C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux, répond un autre. Il avait fait des faux… Mais, certainement: des faux; il y a deux mois environ, au moment où sa famille ne lui fournissait pas les fonds qu'il lui fallait. Vous ne saviez pas? Alors, il n'y a que vous… Il aurait été poursuivi, malgré le remboursement qu'il offrait, et déshonoré avant la fin de la semaine.

Je descends l'escalier. Déshonoré! Il aurait été déshonoré… Tout d'un coup, la confusion de faits inexplicables se débrouille, je trouve la clef de choses que je ne pénétrais pas. Ce domino noir — ce domino noir qui est venu chercher Mouratet et lui a mis le revolver à la main — ce domino noir, c'est Hélène… Oui, j'en suis sûr! C'est Hélène!… Hélène qui redoutait la flétrissure dont un scandale fangeux allait marquer ce nom de Bois-Créault qu'elle a conquis, et veut garder sans friche visible, Hélène qui a pu du même coup satisfaire sa vengeance et saisir sa liberté entière — et qui défend l'Honneur du Nom…

Ah! misère!… Stupidité tragique!…

Je suis sorti du théâtre et je vais en descendre les marches. La nuit est froide. Le ciel, pur et très haut, semble une voûte d'acier sombre, où sont enchâssées des pierreries… Je me souviens de la conversation que nous avons eue, Roger-la-Honte et moi, au sujet des étoiles, la nuit où nous avons volé l'industriel, en Belgique. Oui, si d'autres astres sont habités, les êtres qui y vivent voient rayonner notre planète, notre planète si infâme, si hideuse et si noire — ils la voient rayonner de l'éclat des diamants purs.

XXIV — ON DIRA POURQUOI…

J'aime autant l'avouer: je n'ai pas été à l'enterrement de Renée et je n'ai point visité Mouratet dans sa prison. Je n'ai pas été à l'enterrement de Renée parce que cela n'aurait servi à rien, et je n'ai pas visité Mouratet parce que Mouratet me dégoûte et que son infortune actuelle ne me touche en aucune façon. Je ne suis pas sentimental. C'est un défaut; mais qui n'en a pas?

Cependant, je ne me dissimule point que de grands ennuis m'attendent. On sait que je fréquentais les époux Mouratet, que je les ai accompagnés au bal de l'Opéra, que je me trouvais avec le mari tandis que la femme s'oubliait, dans une loge, en une conversation criminelle. Je vais être appelé incessamment, en qualité de témoin, devant le juge d'instruction. Perspective désagréable. Je n'ai pas de préjugés contre les juges d'instruction, ou presque pas, mais je ne tiens nullement à entrer en relations avec eux. Ce sont des gens curieux par métier et soupçonneux par habitude, qui posent des questions parfois embarrassantes et ne se contentent pas toujours des réponses qu'on veut leur faire. Je préférerais, si c'était possible, ne point donner à la Justice l'occasion de contempler mon visage et, peut- être, de mettre le nez dans mes affaires. Quitter Paris sans rien dire? C'est dangereux, car ça paraîtrait peu naturel. Alors?…

Je trouve un moyen. Je m'en vais d'un pas léger chez Marguerite de Vaucouleurs, car je sais que Margot a repris pied dans la politique et que Courbassol, rappelé la semaine dernière au ministère, n'a de nouveau rien à lui refuser. J'explique les choses à Margot; je lui fais sentir quel noir chagrin j'éprouverais à me voir obligé de parler, en Cour d'assises, soit contre une femme que j'ai respectée jusqu'au dernier moment, soit contre un homme que je continue à estimer. Mon langage est pathétique, car, si je ne suis pas sentimental, je sais faire du sentiment quand il le faut, et même très bien. Margot m'écoute en pleurant; et, lorsque je lui ai expliqué ce que j'attends d'elle, elle me promet de s'occuper de mon affaire dès la nuit prochaine. Là-dessus, je rentre chez moi tout guilleret.