— Ah! dit la Dinde, ce n'est pas grand'chose, allez; une farce, sans doute; un bateau qu'on lui monte. On raconte tant de blagues, ici!…
C'est certain; mais… je voudrais bien savoir ce que fait Mouratet, tout de même, je prends le parti d'abandonner la Dinde à ses réflexions et de sortir. J'ai à peine fait trois pas dans le couloir que le bruit étouffé d'une double détonation parvient à mes oreilles. Je me précipite.
Mais des gardes municipaux, plus prompts que moi, se sont élancés, ont ouvert la porte d'une loge, ont empoigné Mouratet. Par la porte entrouverte, j'ai le temps d'apercevoir deux corps étendus, un corps d'homme, un corps de femme vêtue de blanc, avec une tache rouge sur la poitrine. Deux gardes entraînent Mouratet qui chancelle, l'enlèvent en toute hâte, à bout de bras. Un autre se met en faction devant la porte de la loge qu'il vient de refermer.
— Circulez, Messieurs, nous dit-il à moi et à quelques autres curieux; n'attirez pas la foule.
Deux messieurs arrivent, le commissaire et le médecin de service.
Ils pénètrent dans la loge, et en sortent trois minutes après.
— Ce n'est absolument rien, dit le commissaire aux badauds; un imbécile s'est amusé à faire partir des pétards et deux dames se sont trouvées mal.
Je m'approche du docteur et l'interroge en lui donnant les raisons de ma curiosité.
— Ils sont morts tous les deux, dit-il tout bas; l'homme vient de rendre le dernier soupir et la femme a été tuée sur le coup; atteinte en plein coeur. Vengeance de mari trompé, n'est-ce pas? Ah! les cocus assassins, Monsieur!… Tenez, on enlève les cadavres, ajoute-t-il en me montrant des employés du théâtre qui emportent prestement les corps, enveloppés de toiles, par un escalier dérobé. Voyez, c'est fait. Le public ne s'est pour ainsi dire aperçu de rien. Regardez ces gens qui rient et qui plaisantent, là, à côté de nous. C'est la vie. La comédie laisse à peine au drame le temps de se dénouer. Voulez-vous venir avec moi? Vous pourrez voir les cadavres et parler au prisonnier.
— Je vous remercie, docteur; j'irai dans un instant.
Réflexion faite, je n'irai pas du tout. À quoi bon, maintenant que le crime est accompli? maintenant qu'elle gît sur la table des policiers en attendant la dalle de l'amphithéâtre, cette petite Renée, folle et dépravée comme son époque, mais d'une si vivante inconscience. Oh! pauvre petit oiseau!… Et cet âne, cet imbécile qui l'a tuée, qui s'est arrogé le droit d'infliger la peine de mort pour un délit que le code lui-même ne punit, au maximum, que de six mois de prison! Ce misérable qui devait tout à cette femme, sa situation et son bien-être, et les satisfactions de sa vanité grotesque, et même la considération dont il jouissait. Et il ne voulait pas payer, pour tout cela; il ne voulait pas être cocu. Oh! oh! oh! Il ne voulait pas être cocu! Et les jurés qui l'acquitteront ne veulent pas, non plus, être cocus; ni les répugnants spectateurs de la Cour d'assises qui applaudiront au verdict et attendront l'assassin pour le porter en triomphe. Ils tiennent à avoir la propriété de leurs femmes, ces gens-là, avec droit de vie et de mort sur elles; et ils déclarent, à la barbe des législateurs, qu'il n'y a encore que les coups de pistolet pour maintenir l'institution du mariage… Ils ont raison, les chourineurs!