J'essaye les deux clefs que m'a données l'hôtelier. On jurerait qu'elles ont été faites pour les serrures. J'ouvre la porte, je passe, je la referme soigneusement, je pousse une double porte capitonnée de cuir vert et je me trouve dans une grande pièce… Eh! bien… j'avais deviné juste avant d'entrer. Quelqu'un est caché ici…
Où?… En un instant, j'ai fouillé des yeux la salle entière. Derrière les cartonniers ou le grand coffre-fort? Je fais un pas à gauche, deux pas à droite, ma lanterne au bout du bras. Non, pas là. Derrière les rideaux de la fenêtre, complètement tirés? Je m'avance vivement, je les écarte. Rien. Derrière le secrétaire? Je me penche. Personne. Si je m'étais trompé?… Mais l'idée me vient de toucher le brûloir d'un des becs de gaz. Il est encore chaud.
Ah! diable! Non. je ne me suis pas trompé. Non, je ne suis pas seul ici — bien que je sois seul dans ce cabinet. C'est dans une autre pièce dont j'aperçois la petite porte, là bas, à côté de la cheminée, la porte au bouton de cristal, que s'est réfugié le gardien que Delpich a préposé à la défense de son bien mal acquis. Oui; sûrement, il s'est tapi là quand il m'a entendu venir, et il doit trembler de peur dans sa cachette… Ça n'empêche pas que si je m'aventure à le relancer dans sa retraite, il va m'accueillir d'un coup de revolver qui me manquera probablement, mais qui réveillera la maison. Une nouvelle édition de mon histoire d'Anvers! C'est assez ennuyeux — d'autant plus que je voudrais bien ne point sortir d'ici les mains vides si… Tiens! Qu'est-ce que c'est que ça?…Les rayons de ma lanterne viennent de faire briller un objet singulier déposé sur le bureau… un ciseau de menuisier, un ciseau tout neuf, ma foi. Que fait-il là, ce ciseau?
J'examine le secrétaire. Ah! par exemple!… Un tiroir est forcé, les autres portent des traces de maladroites tentatives d'effraction, le bois du meuble est éraflé en dix endroits. Alors, c'est un confrère, qui est ici? Elle est bonne, celle-là! Au lieu de mon aventure d'Anvers, c'est celle de la ville de province ou j'ai rencontré ce malheureux Canonnier qui va recommencer. Seulement, ce n'est pas un Canonnier que je vais trouver; non, ces marques hésitantes qui baladent le secrétaire ne témoignent pas de l'habileté de l'ouvrier: un débutant, sans doute, quelque conscrit du cambriolage qui n'a pas encore la main faite. Il faut voir sa figure, au camarade.
À pas de loup, je me dirige vers la petite porte, je mets tout doucement la main sur son bouton, et je l'ouvre toute grande, vivement. Je m'attends à du bruit, à un cri… Rien, j'avance un peu, ma lanterne à la main… Une petite pièce meublée d'un lit, d'une table, de deux chaises: le repaire nocturne du Stéphanus, évidemment, lorsqu'il était de service ici; mais… Ah! oui, il y a quelqu'un dans cette chambre. Là-bas! derrière l'étroit rideau de la fenêtre. Je distingue une forme et… oui, oui, je ne me trompe pas — des cheveux de femme, un chignon blond qui dépasse l'étoffe. Une femme!…
Et, tout d'un coup, je comprends. Je me rappelle ce que m'a dit l'abbé Lamargelle, à Vichy, au sujet des relations d'affaires de Mme Hélène de Bois-Créault avec le trafiqueur Delpich. En un clin d'oeil, toute une série de possibilités, de certitudes, se déroule en mon cerveau. J'en suis sûr! c'est la fille de Canonnier qui est là; je sais comment elle y est venue, pourquoi elle y est… je devine tout, je sais tout.
— C'est vous, Hélène? dis-je à voix basse. N'ayez pas peur; c'est moi, Randal… Randal, je vous dis… Hélène? C'est vous?…
Silence. — Il n'est pas possible que j'aie fait erreur, cependant! Je fais deux pas en ayant… Alors, une femme écarte le rideau, s'élance, se jette à mes genoux en criant:
— Grâce! Grâce! Par pitié, ne me tuez pas!…
Du drame!… Mais je ne la connais pas, cette femme-là, autant que j'en puis juger dans la demi-obscurité; je ne l'ai jamais vue. Qui est-ce? Une faucheuse?… Elle reste prosternée à mes pieds, gémissant à fendre l'âme. Dangereux, le bruit de ces sanglots; il faut prendre une décision.