— Madame, dis-je d'une voix rude, votre vie est entre vos mains. Cessez de pleurer, s'il vous plaît, si vous voulez que je vous épargne. Relevez-vous et donnez-vous la peine de vous asseoir, pour changer. Tenez, voici une chaise… Maintenant, veuillez me dire qui vous êtes et ce que vous faites ici à pareille heure.

— Je suis madame Delpich, murmure cette femme en émoi, tout en s'essuyant les yeux; et mon mari m'a chargée de garder son bureau pendant son absence.

Bizarre! Et cette tentative d'effraction, à côté?

— Madame, dis-je sévèrement, je crois que vous ne m'avouez pas tout; je vous préviens que vous courez de grands risques en me cachant quelque chose. Comment expliquez-vous, si vous êtes réellement madame Delpich, que le secrétaire se trouve dans un état…

— Ah! interrompt-elle en cachant sa figure dans ses mains, c'est moi qui ai essayé de le forcer. Mais si vous saviez… si je vous disais…

— Dites-moi. Mais, d'abord, laissez-moi allumer le gaz; on ne voit presque rien avec cette lanterne… Voilà qui est fait. Allez, Madame. Racontez-moi pourquoi vous vouliez, forcer les meubles de votre mari.

— Pour y prendre des lettres, monsieur, dit-elle, des lettres de ma mère. Ma mère… c'est un secret de famille que je vous révèle, mais je vois bien qu'il faut vous dire toute la vérité… ma mère a eu un amant. Oui, Monsieur, un amant. Ah! la pauvre femme! Elle a assez regretté un instant de folie… Elle m'écrivait tous les jours combien elle déplorait sa faute, combien elle était désolée d'avoir contracté une liaison qu'elle ne pouvait réussir à rompre. Mon mari, qui est un misérable, je dois le dire, a pu s'emparer de ces lettres et, en me menaçant de tout révéler à mon père, cherche à obtenir de moi la complète disposition de ma fortune. Je veux vous apprendre en détail…

Oh! ces détails! C'est à faire dresser les cheveux sur la tête. Quel affreux drôle, ce Delpich! Non, il n'est pas possible que l'infamie aille aussi loin. A-t'elle dû souffrir, la malheureuse femme! Elle est de ces natures, heureusement pour elle, sur lesquelles les peines et les chagrins de la vie laissent difficilement leur empreinte. Vingt-cinq ans, environ, grasse, blonde, ronde. Un Rubens, presque. Torse en fleur, hanches de bacchante, carnation glorieuse, blanche avec la transparence du sang, lèvres rouges, charnues et gloutonnes, et des yeux bleus sans grande profondeur, mais où l'on croit voir étinceler quelque chose, de temps en temps — comme le reflet d'une arme courte, la pointe aiguë d'un stylet. — Une belle femme, un peu massive, un peu moutonne, qui pourrait faire des affaires avec Shylock; une livre de chair en moins ne la gênerait pas. En vérité, on ne dirait jamais qu'elle a enduré un pareil martyre. Pourtant, le fait est réel. Elle l'affirme.

— Oui, Monsieur, je suis au supplice depuis un an. Ah! si j'avais eu ces lettres, seulement… Ce soir, je m'étais résolue à les enlever. Mon mari m'avait confié la garde de son cabinet et j'avais été acheter un outil, avant de venir. Mais je sais si mal m'y prendre!… Oh! j'ai eu tellement peur, quand vous êtes entré! Mais, à présent, je vois bien que c'est la Providence qui vous envoyait ici. Oui, la Providence qui veut, malgré tous les péchés que vous avez pu commettre, vous faire faire une bonne action en m'aidant…

Elle fond en larmes. Je suis touché, très touché. Je la console de mon mieux.