Il y a quelque chose d'effrayant chez mon oncle; c'est l'absence complète de tout autre besoin que l'appétit d'autorité. Tous les autres sentiments n'ont pas été, en lui, relégués à l'arrière- plan; ils ont été extirpés, radicalement; et ce sont leurs parodies, jugées utiles, qui sont venues reprendre la place qu'ils occupaient. Cet âpre désir de domination, qui est l'effet bien plus que la cause de son avarice, le libère même des griffes des deux passions qui ont donné naissance à sa cupidité: l'orgueil, qui le conduirait au mépris ou à l'évaluation inexacte des forces des autres; et la luxure, qui l'écarterait sans cesse de son but par la fascination de la chair. J'ai rarement entendu, dans ma vie, un homme juger avec autant de bon sens et d'impartialité les êtres et les choses; et quant au libertinage… Un exemple: sa femme, morte il y a plusieurs années, était coquette, exigeante, dépensière; fort jolie surtout. Mon oncle, le lendemain du mariage, prit une maîtresse qu'il payait tant par mois — afin de pouvoir toujours, aux moments psychologiques, rester sourd aux sollicitations pécuniaires qui se murmurent sur l'oreiller. — Donner beaucoup d'argent eût été dur pour lui; mais peut-être l'aurait-il fait; se laisser maîtriser par l'amour, même physique, il ne le voulut jamais.

C'est ce prurit d'autorité, sans doute, qui met sur le visage de mon oncle, parfois, un voile de tristesse infinie et de découragement profond. Il devine que, son appétit de domination, il ne pourra jamais l'assouvir: que le moment n'est pas encore propice aux grandes entreprises des hommes de calcul. Il sent que le monde est encore attaché aux fantômes des vieilles formules qui ne s'évanouiront pas avant un temps, qui ne disparaîtront que dans les fumées d'un grand bouleversement, vers la fin du siècle. — Car il prédit, pour l'avenir, un nouveau système social basé sur l'esclavage volontaire des grandes masses de l'humanité, lesquelles mettront en oeuvre le sol et ses produits et se libéreront de tout souci en plaçant la régie de l'Argent, considéré comme unique Providence, entre les mains d'une petite minorité d'hommes d'affaires ennemis des chimères, dont la mission se bornera à appliquer, sans aucun soupçon d'idéologie, les décrets rendus mathématiquement par cette Providence tangible; par le fait, le culte de l'Or célébré avec franchise par un travail scientifiquement réglé, au lieu des prosternations inutiles et honteuses devant des symboles décrépits qui masquent mal la seule Puissance. — Mais mon oncle est venu trop tard dans un monde encore trop jeune. Et peut-être prévoit-il que, ses rêves d'ambition autoritaire rendus irréalisables par l'âge, il deviendra la proie sans défense de l'orgueil et de la luxure, que la sénilité exagère en horreur.

Mais ce n'est pas de la tristesse seulement qu'inspire à mon oncle cette vision décourageante de l'avenir; c'est une sorte de rage spéciale, de fureur nerveuse dont il réprime mal les accès, de plus en plus fréquents. Les sentiments factices dont il a recouvert, par habileté, son impassibilité barbare, commencent à lui peser autant que s'ils étaient réels. Plus, peut-être. Un jour, prochain sans doute, il arrachera le masque et apparaîtra tel qu'il est. Il continuera à respecter à peu près les toiles d'araignée du Code, mais renversera d'un seul coup les barrières de la morale sans sanction. L'amour de l'argent qui seul, à notre époque de lâcheté, peut donner de l'audace, s'exaspérera en lui à mesure qu'il constatera davantage son impuissance à le satisfaire complètement; et, plein de mépris pour toutes choses et de haine pour tous les êtres, il se mettra à s'aimer lui seul, pleinement et furieusement, en raison exacte de la fortune qu'il possédera. Il voudra jouir, et sacrifier tout à ses jouissances. Il ne sera pas la victime de ses passions, mais leur maître; un maître exigeant et brutal, qui poussera le cynisme de l'égoïsme jusqu'à la prodigalité stupide, et qui voudra, en dépit de tout, en avoir pour son argent… Mon oncle me fait souvent songer aux barons solitaires et tristes du Moyen-Âge. Combien y eut-il, derrière la pierre des donjons, d'âmes basses, mais vigoureuses, qui rêvèrent de dominations épiques et que le sort condamna à noyer leurs visions hautes et tragiques dans le sang des drames intimes et vils, maudits à jamais ou toujours ignorés! Combien d'hommes ardents, irritables, superstitieux et passionnés, ont psalmodié les litanies du crime, à l'ombre de la tour féodale, parce que les champs de bataille n'étaient point prêts encore où devait se chanter la chanson de l'Épée! Quelle cohue d'oppresseurs et d'ambitieux qui furent des bandits parce qu'ils ne purent être empereurs, Charles-Quints avortés en Gilles de Rais…

Se voir réduit à spéculer d'une façon mesquine sur les événements — ces événements qui sont les explosions de la douleur humaine — quand on a rêvé de provoquer des faits et de diriger des actes! Quelle pitié! Surtout lorsqu'on croit, comme mon oncle, que l'âge est proche où l'autorité des manieurs d'or va balayer toutes les autres, surtout lorsqu'on voit qu'elle s'affirme déjà, cette autorité, dans un autre hémisphère, sur le sol nouveau des États- unis.

— Ah! ces Américains, dit mon oncle avec colère, quelles leçons ils donnent au Vieux Monde!

Et il explique le système si habile, et si humanitaire, dit-il, des Crésus d'Outre-mer. Ce système, même, il l'applique autant qu'il peut. Son avarice s'élargit; c'est un mélange d'économie et de libéralité qui doit porter intérêts. — Il donne aux établissements de bienfaisance et soutient des oeuvres philanthropiques. Il fait du bien pour pouvoir impunément faire du mal. Et, là encore, ses instincts autoritaires se laissent voir; il fait le bien sans présomption, mais le mal avec insolence; on dirait qu'il ne croit pas que c'est faire le bien que d'étayer la Société actuelle et que c'est faire le mal que de la miner sourdement C'est un philanthrope cynique. Il prête aux gens afin d'en exiger des services, mais il ne le leur cache pas — pas plus qu'il ne cherche à dissimuler sa richesse. — On sait à quoi s'en tenir, avec lui; et lorsqu'il a dit à l'abbé Lamargelle qui, depuis quelque temps déjà, l'intéresse à ses entreprises charitables: «Dites-moi, l'abbé, ne pourriez-vous pas négliger un peu vos pauvres ces jours-ci, et m'aider à trouver un bon parti pour ma fille?» l'abbé Lamargelle a immédiatement compris que l'interrogation couvrait un ultimatum; il s'est mis en campagne, et a trouvé; il sait qu'il ne faut pas plaisanter avec M. Urbain Randal.

Mais ça, c'est une règle qui n'est pas faite pour moi, je crois; et il se pourrait bien que je dise autre chose que des plaisanteries à mon oncle, tout à l'heure.

Car je suis assis, depuis dix minutes, dans son cabinet et je l'écoute établir, en des phrases saupoudrées de chiffres, la situation de fortune de mes parents, à l'époque où je les ai perdus. Sa voix est ferme, sèche; elle énumère les mécomptes, dénombre les erreurs, nargue les illusions, dissèque les tentatives, analyse les actes. C'est le jugement des morts.

Les mains dures font craquer les feuillets des documents, à mesure qu'il parle et les pose devant moi pour que je puisse vérifier à mon aise et ratifier la sentence en connaissance de cause. Mais je ne veux pas les lire, ces mémoires — ces mémoires in memoriam. — Leurs chiffres signifient autre chose que des francs et des centimes; ils disent les joies et les souffrances, les espoirs et les déceptions, et les luttes et toute l'existence de deux êtres qui ont vécu, qui se sont aimés sans doute et peut-être m'ont aimé aussi; ils disent des choses, encore, que les chiffres ne savent pas bien exprimer, mais que je comprends tout de même; ils disent que ce serait mieux si l'histoire des parents, qu'on fait lire aux fils quand ils ont vingt ans, n'était pas écrite avec des chiffres. Papiers blancs, papiers bleus, brochés de ficelle rouge, cornés aux coins, jaunis par le temps, pleins d'une odeur de chancis-sure… Amour paternel, amour maternel, amour filial, famille — vous aboutissez à ça!

— Nous disons, net, huit cent mille francs. Maintenant, passons à ma gestion.