Elle a été toute naturelle, cette gestion. Les immeubles rapportant de moins en moins et, en raison de la noirceur croissante des horizons politiques et internationaux, les fonds d'État les imitant de leur mieux, mon oncle a été conduit à rechercher pour mon bien des placements plus rémunérateurs. Où les trouver, sinon dans des entreprises financières ou industrielles? Malheureusement, ces entreprises ne tiennent pas toujours les belles promesses de leurs débuts; à qui la faute: aux hommes qui les dirigent, ou à la force des circonstances? Question grave. Telle affaire, qu'on jugeait partout excellente, devient désastreuse en fort peu de temps; telle autre, que la voix publique recommandait aux pères de famille, échoue misérablement. Mon oncle (ou plutôt mon argent) en a fait la dure expérience. Et que faire, lorsqu'on s'aperçoit que les choses tournent mal?

Attendre, attendre des hausses improbables, des reprises qui ne s'opèrent jamais, espérer contre tout espoir, avec cette ténacité particulière à l'homme qui s'est trompé, et qui est peut-être, après tout, une de ses plus belles gloires. Puis, lorsqu'il faut définitivement renoncer à toute illusion, chercher à regagner le terrain perdu, vaincre la malchance à force d audace, sans pourtant oublier la prudence toujours nécessaire, et lancer à nouveau ses fonds dans la mêlée des capitaux. Hélas! combien de fois les résultas répondent-ils aux efforts? Combien de fois, plutôt, la gueule toujours béante de la spéculation…

J'écoute. Je suis venu pour écouter — sachant que j'entendrais ce que j'entends — mais aussi pour répondre. Je n'ai point oublié ce que je me suis promis à moi-même autrefois; je me rappelle les rages muettes et les fureurs désespérées de ma jeunesse. J'aime l'argent, encore; je l'aime bien plus, même, que je ne l'aimais alors; je l'aime plus que ne l'aime mon oncle! Chaque parole qu'il prononce, c'est un coup de lancette dans mes veines. C'est mon sang qui coule, avec ses phrases! Oh! je voudrais qu'il eût fini — car je me souviens du temps où je souhaitais l'aube du jour où je pourrais le prendre à la gorge et lui crier: «Menteur! Voleur!» C'est aujourd'hui, ce jour-là. Et je pourrais, et je peux maintenant, si je veux…

Eh! bien, je ne veux pas!

— À quoi penses-tu, Georges? crie mon oncle d'une voix furieuse.
Tu ne m'écoutes pas. Fais au moins signe que tu m'entends.

Et il continue à décrire les opérations dans lesquelles il a engagé ma fortune, à en expliquer les fluctuations. Mais sa voix n'est plus la même; elle tremble. Pas de peur, non, mais d'énervement. Il s'était attendu à des récriminations, à des injures, à plus peut-être, et il était prêt à leur faire tête; mais il n'avait pas prévu mon silence, et mon calme l'exaspère. Son système d'interprétation des faits n'est plus le même que tout à l'heure, non plus; il ne se donne plus la peine de déguiser ses intentions, ne prend plus souci de farder ses actes. Il ne dit plus: «Mets-toi à ma place, je t'en prie; aurais-tu agi autrement?… Ç'a été un coup terrible pour moi que ce désastre de la Banque Européenne… J'ai pensé que lorsque tu aurais l'âge de comprendre les choses, tu te rendrais compte…» Il dit: «Tel a été mon avis; je n'avais pas à te demander le tien… J'ai fait ça dans ton intérêt; crois-le si tu veux…» Tout d'un coup, il s'arrête, fait pivoter son fauteuil et me regarde en face.

— Il ressort de ce que je viens de t'exposer, dit-il, que les pertes qu'ont fait éprouver à ton avoir mes spéculations malheureuses montent à deux cent mille francs environ. Ma situation actuelle ne me permet pas de te couvrir de cette différence bien que, jusqu'à un certain point, je t'en sois redevable. Tu as le droit de m'intenter un procès; en dépensant beaucoup de temps, et beaucoup d'argent, tu pourras même arriver à le gagner, et tu n'auras plus alors qu'à continuer tes poursuites, personne ne peut te dire jusqu'à quand. En acceptant ta tutelle j'avais pris l'engagement de faire fructifier ton bien, ou au moins de te le conserver; les circonstances se sont jouées de mes intentions. Que veux-tu? Un contrat est toujours léonin; l'homme n'a pas de prescience.

Je ne réponds pas. Mon oncle reprend:

— j'ai donc, aujourd'hui, six cent mille francs à te remettre. Ces six cent mille francs sont représentés par des valeurs dont voici la liste.

Il me tend une feuille de papier sur laquelle je jette un coup d'oeil.