— J'ai tout entendu, dis-je. C'est extraordinaire, vraiment.
— Oui, répond l'abbé, mais c'est naturel, dans l'état actuel des choses. Tous les instincts ont été tellement refoulés qu'ils ne peuvent revenir à leur plan normal que par des écarts insensés. Cette femme, qui a l'âme d'une prostituée, est aussi de l'étoffe dont on fait les saintes. Elle est, présentement, vierge et martyre comme les canonisées; elle est hallucinée comme elles; elle a leur méchanceté aveugle, leur fureur de remords et d'expiation, pour elles-mêmes et pour leurs semblables, leur amour des larmes… Que voulez-vous? C'est, aujourd'hui, en général, la guerre sournoise, lâche et bête de tous contre tous, de troupes de fuyards contre des armées de déserteurs. Et, quand on sort de là, tout est en excès et en contrastes; la folie sous toutes ses formes… Enfin, je la conduirai demain dans une maison où on la gardera quinze jours, un mois, le temps qu'il faudra pour que vous terminiez vos affaires ici, ou pour qu'elle change d'idées. Qui sait? Peut-être l'y gardera-t-on toujours. Les couvents de femmes voient quotidiennement leur population s'accroître et la majorité des malheureuses qui s'y enferment n'a pas, pour s'y cloîtrer, de meilleures raisons que votre maîtresse… Je l'ai envoyée à la messe afin de vous laisser le temps d'arriver chez vous avant elle. Partez. Hâtez-vous. J'irai vous donner des nouvelles demain…
Je suis chez moi depuis un quart d'heure lorsque Geneviève arrive,
Elle ne boude plus; au contraire, elle est absolument charmante.
— Mon chéri, me dit-elle après déjeuner, il faut que je te fasse un aveu. Tu ne me gronderas pas; ce serait inutile. Ma résolution est bien prise. La mort de ton oncle m'a profondément troublée, m'a convaincue de l'indignité de la vie que je mène et m'a fait mesurer l'étendue des fautes que je commets chaque jour. Je me suis résolue à abandonner le monde; Sais-tu comment j'ai passé la matinée? En prières, à l'église Saint-Étienne du Mont, où repose ma bienheureuse patronne. C'est là que Dieu m'a parlé. Il m'a dit: «Ma fille, abaisse-toi et tu seras relevée.» Tu vois que je suis franche avec toi. Tu m'as entraînée au mal, c'est vrai; mais je te pardonne. Jamais un mot contre toi ne s'échappera de mes lèvres. Je prierai pour toi, pour ta conversion. Oui, je renonce à Satan, à ses pompes…
Je m'y oppose formellement, au moins pour le quart d'heure. Geneviève est très alléchante dans ses vêtements de veuve et… et je pense que Samson ne devait pas s'embêter avec Dalila, chaque fois qu'elle avait tenté sans succès de le trahir.
Geneviève ne m'a quitté que vers minuit; et je me suis endormi peu après en pensant à cette mort inattendue de mon oncle — cet homme que je haïssais tant — qui ne m'a causé aucune émotion, ni de tristesse ni de joie, qui ne m'affecte pas plus que l'événement le plus banal de mon existence; à cette trahison ridicule de Geneviève, qui pouvait m'être si funeste et qui me laisse absolument froid. Je crois que l'homme est comme insensibilisé, à certains moments, et sans aucune raison. Et je songe aussi, tout en cédant au sommeil, à l'abbé qui doit venir m'apprendre comment les choses se sont passées, demain, vers deux heures.
Mais il est à peine midi lorsqu'il arrive.
— Eh! bien, dit-il, l'oiseau était envolé. Je n'ai trouvé que deux lettres; l'une d'excuses, pour moi; et l'autre qu'on me charge de vous remettre.
Je déchire l'enveloppe, Geneviève m'apprend qu'elle quitte Paris avec l'Autrichien: C'est un homme qui a des sentiments religieux très prononcés et elle est certaine de faire son salut avec lui. Si jamais nous nous revoyons, nous serons bons amis, Du moins, elle l'espère.
— Ma foi, dit l'abbé après avoir lu la lettre que je lui ai passée, ce qui arrive ne me surprend qu'à moitié. Je m'attendais à quelque chose d'illogique. Cette pauvre femme, voyez-vous, n'a pas beaucoup la tête à elle. Elle vous enverrait à l'échafaud ou se jetterait dans le feu pour vous avec la même facilité. La liberté dont elle jouit maintenant, et qui l'affole, lutte en elle avec les vieilles habitudes du servilisme. Son cas n'est pas rare. Toutes ses faussetés, ce sont des désirs d'actes, des prurits d'action, qui se résolvent en impostures. L'impuissance ou l'hésitation à agir créent le mensonge; voilà pourquoi il est aussi commun aujourd'hui. Au fond, que désirait-elle, votre amie, sans même en avoir conscience? Se débarrasser de vous, simplement, afin d'avoir son entière indépendance. Et voyez quels détours elle a été prendre, lorsqu'il lui était si facile — et elle le savait — de s'entendre avec vous; voyez quelles combinaisons baroques son esprit a été chercher! Il y a là-dessous quelque chose de terrible: la crainte, la honte de l'action directe.