— Attends! Rappelle-toi qu'en acceptant aujourd'hui tu t'enlèves tout droit à une réclamation ultérieure. Réfléchis! Je ne t'oblige à rien. Tu as l'air de me faire une grâce en me disant que tu acceptes; et je ne veux pas qu'on me fasse grâce, moi!
— Mon oncle, ne faites aucune attention à mon air; il pourrait vous tromper.
Et je me penche sur une feuille de papier sur laquelle je trace quelques lignes que je signe. Mon oncle s'est rassis pendant que j'écris; et, quand je relève la tête, je rencontre sa figure sarcastique tendue attentivement vers moi, les yeux mi-clos cherchant à percer mon front et à scruter ma pensée.
— J'ignore ce que tu as l'intention d'entreprendre, me dit mon oncle lorsqu'il m'a remis les titres qui m'appartiennent. N'importe; je te souhaite le plus grand succès. Le meilleur moyen de réussir aujourd'hui est encore de s'attacher à quelque chose ou à quelqu'un. L'indépendance coûte cher. Essayes-en tout de même, si le coeur t'en dit. Méfie-toi des entraînements; ils sont dangereux. Pour nous aider à résister aux tentations de toute nature, il n'y a rien de tel que le Respect. J'en ai fait l'expérience. Le respect pour toutes les choses établies, toutes les règles affirmées extérieurement, si absurdes qu'elles paraissent à première vue. Montesquieu a écrit l'Esprit des Lois; il est inutile, n'est-ce pas? d'espérer faire mieux; il ne reste donc qu'à s'attacher à leur lettre, qui ménage bien des alinéas… Ah! à propos d'entraînements, reste en garde contre ceux de la sentimentalité; le monde ne vous les pardonne jamais. Il ne faut avoir bon coeur qu'à bon escient. Rappelle-toi que le Petit Poucet a retrouvé son chemin tant qu'il a semé des cailloux, mais qu'il n'a pu le reconnaître lorsqu'il l'a marqué avec du pain.
Oui, je me souviendrai de ça. Et je saurai, aussi, que le Respect est un chat malfaisant et sans vigueur, chaussé de bottes de gendarme, qui terrorise la canaille au profit de très vil et très puissant seigneur Prudhomme de Carabas.
— Viendras-tu ce soir chez les Montareuil? me demande mon oncle.
— Non; je ne crois pas.
— Tu le devrais; Mme Montareuil est charmante pour toi et Édouard est enchanté de te voir; Il est tellement timide qu'il se trouve gêné lorsqu'il est seul en face de Charlotte.
Ça, je m'en moque absolument. Mais je pense à Marguerite, la femme de chambre de Mme Montareuil, une jolie fille pas trop farouche dont j'ai déjà pincé la taille, dans les coins.
— Soit, dis-je, j'irai; mais pas avant dix heures.