— Du reste, ajoute-t-elle en posant le doigt sur le livre, vous avez le même prénom; il s'appelle Georges comme vous savez — Georges Randal — Eh bien, puisque vous le connaissez, je vais vous donner sa chambre; il est parti hier et je ne pense pas qu'il revienne avant plusieurs jours. C'est la plus belle chambre de la maison; au premier; voulez-vous me suivre? … Là! Une jolie chambre, n'est-ce pas? J'ai vu des dames me la retenir quelquefois deux mois à l'avance. Mais à présent, savez-vous, il n'y a plus grand monde ici. Ces messieurs sont à Spa, à Dinan, à Ostende, ou bien dans les villes d'eaux de France ou d'Allemagne; partout où il y a du travail, quoi! C'est la saison. Et puis, ils ne peuvent pas laisser leurs dames toutes seules; les dames savez-vous, ça fait des bêtises si facilement …
Quels messieurs? Quelle saison? Quelles dames? L'hôtesse continue:
— On va vous apporter votre malle de la gare. Vous pouvez être tranquille, savez-vous; on ne l'ouvrira pas. C'est mon mari qui a été la chercher lui-même; et avec lui, savez-vous, jamais de visite; il s'est arrangé avec les douaniers pour ça. Ça nous coûte ce que ça nous coûte; mais au moins, les bagages de nos clients c'est sacré. Sans ça, avec les droits d'entrée sur les toilettes, ces dames auraient quelque chose à payer, savez-vous. Et puis, vos instruments à vous, ils auraient du mal à échapper à l'oeil, hein? Je sais bien qu'il vous en faut des solides et que vous ne pouvez pas toujours les mettre dans vos poches; mais enfin, on voit bien que ce n'est pas fait pour arracher les dents. Vaut mieux que tout ça passe franco.
— C'est bien certain. Mais,…
— Ah! j'oubliais. La valise qui est dans le coin, là, c'est la valise de M. Randal; il n'a pas voulu l'emporter, hier. Si elle ne vous gêne pas, je la laisserai dans la chambre; elle est plus en sûreté qu'ailleurs; car je sais bien qu'entre vous … À moins qu'elle ne vous embarrasse?
— Pas le moins du monde.
— J'espère que Monsieur sera satisfait, dit l'hôtesse en se retirant. Et pour le tarif, c'est toujours comme ces messieurs ont dû le dire à Monsieur.
J'esquisse un sourire.
J'ai été très satisfait. Et le soir, retiré dans ma chambre, fort ennuyé — car j'avais appris que le roi Léopold était enrhumé et qu'il ne sortirait pas de quelque temps — il m'est venu à l'idée, pour tromper mon chagrin, de regarder ce que contenait la valise de M. Randal. Curiosité malsaine, je l'accorde. Mais, pourquoi avait-on laissé ce portemanteau dans ma chambre? Pourquoi étais-je morose et désoeuvré? Pourquoi le roi Léopold était-il enrhumé? Autant de questions auxquelles il faudrait répondre avant de me juger trop sévèrement.
Bref, j'ouvris la valise; elle n'était point fermée à clé.; les courroies seules la bouclaient. Je n'aurai pas, Dieu merci, une effraction sur la conscience. Dedans, pas grand'chose d'intéressant: des ferrailles, des instruments d'acier de différentes formes et de différentes grandeurs, dont, j'ignore l'usage. À quoi ça peut-il servir? Mystère. Une petite bouteille étiquetée: Chloroforme. Ne l'ouvrons pas! Une boîte en fer avec des boulettes dedans. Qu'est-ce que c'est que ça? N'y touchons pas, c'est plus prudent. Un gros rouleau de papiers. Je dénoue la ficelle qui l'attache. Qu'est-ce que cela peut être? Je me mets à lire…