J'ai lu toute la nuit. Avec intérêt? Vous en jugerez; ce que j'ai lu cette nuit-là, vous allez le lire tout à l'heure. Et le matin, quand il m'a fallu sortir, je n'ai pas voulu laisser traîner sur une table le manuscrit dont je n'avais pas achevé la lecture, ni même le remettre dans la valise. On aurait pu l'enlever, pendant mon absence. Je l'ai enfermé dans ma malle.
Dans la journée, j'ai appris une chose très ennuyante, l'hôtel où j'habite est un hôtel interlope — des plus interlopes. -Il n'est fréquenté que par des voleurs; pas toujours célibataires. Quel malheur d'être tombé, du premier coup, dans une maison pareille — une maison où l'on était si bien, pourtant … — Enfin! Je n'ai fait ni une ni deux. J'ai envoyé un commissionnaire chercher mes bagages et régler ma note, et je me suis installé ailleurs.
Et maintenant, maintenant que j'ai terminé la lecture des mémoires de M. Randal — l'appellerai-je Monsieur? — maintenant que j'ai en ma possession ce manuscrit que je n'aurais jamais dû lire, jamais dû toucher, qu'en dois-je faire, de ce manuscrit?
— Le restituer! me crie une voix intérieure, mais impérieuse.
Naturellement. Mais comment faire? Le renvoyer par la poste? Impossible, mon départ précipité a dû déjà sembler louche. On saura d'où il vient, ce rouleau de papiers que rapportera le facteur; je passerai pour un mouchard narquois qui n'a pas le courage de sa fonction, et un de ces soirs «ces messieurs» me casseront le nez dans un coin. Bien grand merci.
Le rapporter moi-même, avec quelques plaisanteries en guise d'excuses? Ce serait le mieux, à tous les points de vue. Malheureusement, c'est impraticable. Je suis entré une fois dans cet hôtel interlope et, j'aime au moins à l'espérer, personne ne m'a vu. Mais si j'y retourne et qu'on m'observe, si l'on vient à remarquer ma présence dans ce repaire de bandits cosmopolites, si l'on s'aperçoit que je fréquente des endroits suspects — que n'ira-t-on pas supposer? Quels jugements téméraires ne portera-t- on pas sur ma vie privée? Que diront mes ennemis?
La situation est embarrassante. Comment en sortir? Eh! bien, le manuscrit lui-même m'en donne le moyen. Lequel? Vous le verrez. Mais je viens de relire les dernières pages — et je me suis décidé. — Je le garde, le manuscrit. Je le garde ou, plutôt? je le vole — comme je l'ai écrit plus haut et comme l'avait écrit, d'avance, le sieur Randal. — Tant pis pour lui; tant pis pour moi. Je sais ce que ma conscience me reproche; mais il n'est pas mauvais qu'on rende la pareille aux filous, de temps en temps. En fait de respect de la propriété, que Messieurs les voleurs commencent — pour qu'on sache où ça finira.
Finir! C'est ce livre, que je voudrais bien avoir fini; ce livre que je n'ai pas écrit, et que je tente vainement de récrire. J'aurais été si heureux d'étendre, cette prose, comme le corps d'un malandrin, sur le chevalet de torture! de la tailler, de la rogner, de la fouetter de commentaires implacables — de placer des phrases sévères en enluminures et des conclusions vengeresses en culs-de-lampe! — J'aurais voulu moraliser — moraliser à tour de bras. — C'aurait été si beau, n'est-ce pas? un bon jugement, rendu par un bon magistrat, qui eût envoyé le voleur dans une bonne prison, pour une bonne paire d'années! J'aurais voulu mettre le repentir à côté du forfait, le remords en face du crime — et aussi parler des prisons, pour en dire du bien ou du mal (je l'ignore.) — J'ai essayé; pas pu. Je ne sais point comment il écrit, ce Voleur-là; mes phrases n'entrent pas dans les siennes.
Il m'aurait fallu démolir le manuscrit d'un bout à l'autre, et le reconstruire entièrement; mais je manque d'expérience pour ces choses-là. Qu'on ne m'en garde pas rancune.
Une chose qu'on me reprochera, pourtant — et avec raison, je le sais, — c'est de n'avoir point introduit un personnage, un ancien élève de l'École Polytechnique, par exemple, qui, tout le long du volume, aurait dit son fait au Voleur. Il aurait suffi de le faire apparaître deux ou trois fois par chapitre et, en vérité, — à condition de ne changer son costume que de temps à autre — rien ne m'eût été plus facile.