J'éclate de rire.
— Oh! oui, c'est regrettable! Les journaux perdent là un bien joli roman-feuilleton. Mais pourquoi diable, mon oncle, me racontez- vous une pareille histoire?
— Une histoire! crie mon oncle. Une histoire! Aussi vrai que nous ne sommes que deux dans cette chambre, c'est la vérité pure. La vérité, je te dis! Me prends-tu pour un enfant? Est-ce que j'ai l'habitude d'inventer des contes? Tu ris!… Mais c'est affreux, c'est à faire trembler, ces choses là! Penser que des capitalistes, des possédants — hommes ou femmes, peu importe; le sexe disparaît devant le capital font aussi bon marché du bien de la caste, sacrifient ses intérêts supérieurs à leurs passions basses, oublient toute prudence, négligent toute précaution devant leurs appétits déréglés — et livrent leurs munitions, en bloc, à l'ennemi! — Où sont-ils, ces trois cent mille francs? Qui sait? Peut-être entre les mains de perturbateurs prêts à engager la lutte contre les gens riches, contre nous, en dépit du code qui fait tout ce qu'il peut, pourtant, pour favoriser l'accumulation et le maintien de l'argent dans les mêmes mains… Se laisser voler! Ne pas veiller sur sa fortune! C'est mille fois plus atroce que la prodigalité qui, au moins, éparpille l'or… C'est abandonner le drapeau de la civilisation; c'est permettre à la vieille barbarie de prévaloir contre elle. La fortune a ses obligations, je crois! L'Église même nous l'enseigne… Quand je la voyais là tout à l'heure, cette femme, geignante et pleurnicharde, je songeais à cette vieille princesse qui, pendant le pillage de sa ville prise d'assaut, courait par les rues en criant: «Où est-ce qu'on viole?» Parole d'honneur, j'avais envie… Ah! bon Dieu! se souvenir qu'on a un sexe et oublier qu'on possède un million… C'est à vous rendre révolutionnaire!
— Calmez-vous, mon oncle. D'abord, ces titres, ceux qui les détiennent n'en ont pas encore le montant; on a les numéros, sans doute; on fera opposition…
— Que tu es naïf! C'est vraiment bien difficile, de vendre une valeur frappée d'opposition! À quoi penses-tu donc qu'on s'occupe, dans les ambassades? Figaro prétendait qu'on s'y enfermait pour tailler des plumes. On est plus pratique, aujourd'hui… Je ne dis pas que les ministres plénipotentiaires opèrent eux-mêmes…
— Est-ce que Mme Montareuil est au courant des choses?
Mon oncle tire sa montre.
— À l'heure actuelle, oui. Elle a trouvé, en rentrant chez elle, une lettre qui la mandait, seule, à la Sûreté; elle est, depuis une demi-heure, en tête-à-tête avec un fonctionnaire qui lui révèle tout ce qu'elle sait et tout ce qu'elle ne sait pas. Elle écoute, en pleurant ses péchés. On doit lui apprendre que si, par hasard, on retrouve ses titres ou ses bijoux, on les lui remettra; mais que, le principal coupable étant mort, on ne poussera pas les recherches plus loin, afin d'éviter un scandale. Affaire classée.
— Édouard ne saura rien?
— Rien. Il n'aura qu'à se consoler de la perte de ses trois cent mille francs.