Petite affaire. «Plaie d'argent n'est pas mortelle», disent les bons bourgeois.

— Et Charlotte?

— Je ne crois pas que j'aurai besoin de lui dire ce que je viens de t'apprendre.

— Mais que pense-t-elle?

Mon oncle me regarde avec étonnement.

— Est-ce que je sais? Elle n'a rien à penser. Je suis son père; je pense pour elle… Après ça, peut-être réfléchit-elle pour son compte. Si tu veux savoir à quoi, va le lui demander.

Tout de suite.

Charlotte ne m'a pas dit ce qu'elle pense — ce qu'elle pense de ce mariage manqué et des circonstances qui en ont amené la rupture. — Mais je sais à quoi elle pense; je le sais depuis longtemps. Depuis le jour, au moins, où j'ai commencé à regarder autour de moi, à voir clair. J'ai senti que je n'étais pas seul à essayer de comprendre ce qu'il y avait derrière le voile qui doit cacher la vie à la jeunesse; rideau bien vieux, d'ailleurs, que la vanité imprudente écarte et que le cynisme déchire — car la franchise renaît aujourd'hui par l'effronterie du persiflage et l'on n'essaye plus guère, même devant des auditeurs en bas âge, de galvaniser des truismes moribonds et de passionner des lieux- communs. — Et, avec la famille dont la règle s'énerve de plus en plus devant la multiplicité des obligations mondaines et dont le rôle s'efface devant les exigences d'une instruction stupide, les jeunes êtres n'ont plus sous les yeux, lorsqu'il leur est permis de les lever de leurs livres, que le spectre de la Vie, qui les emplit de terreur, et de tristesse, et de dégoût. Les paroles, les demi-mots mêmes qu'on laisse tomber, exprès parfois, retentissent dans le vide de l'existence enfantine; et le vide est sonore. Avez-vous entendu, après les saillies d'un sceptique, ces rires d'enfants qui sont affreux, car ils sont des ricanements d'hommes? Avez-vous vu ces sourires de femmes narquoises sur des lèvres de petites filles? Ces rires-là sont presque des cris de détresse, et ces sourires pleins de douleurs. Les paroles qui les ont provoqués résonnent dans les cerveaux qu'elles tourmentent, et elles tuent quelque chose ailleurs. L'âme, où rien ne trouve d'écho, perd sa spontanéité; le coeur sait rester muet et ne veut plus partager ses peines; l'enthousiasme et la confiance sont en prison dans la caverne des voleurs. Chez les êtres faibles, l'égoïsme s'enracine, l'égoïsme vil qui peut se résoudre un jour, il est vrai, en une sympathie béate et pleurnicharde; et chez les êtres forts, c'est un repliement amer sur soi-même, un refus dédaigneux de se laisser entamer, qui peut donner au jeune homme l'exaspération et à la jeune fille une froideur de glace.

La pauvreté rend précoce, celle d'affections autant que celle d'argent. Il y a longtemps déjà, sans doute, que Charlotte a pu satisfaire sa curiosité de la vie; sa mère, morte de bonne heure, n'a pu lui inculquer, par la contagion des tendresses puériles et déprimantes, la foi dans la nécessité des compassions et des indulgences; les franchises brutales et les sarcasmes de son père l'ont forcée à acquérir son indépendance morale, à se placer en face du monde et à le juger. Et le jugement qu'elle a porté, nerveux et partial, a été la négation, instinctive plutôt que raisonnée, de tout ce qui était contraire à sa nature; et le rejet absolu de ce qu'elle ne pouvait comprendre. Verdict d'enfant roidie par le dédain, qui devient la règle immuable de la jeune fille, mais qui n'est pas rendu sans luttes et sans souffrances. Pendant que moi, isolé, enfermé dans la cage où l'on vous apprend à avoir peur et dans la cage où l'on vous enseigne à faire peur aux autres, je mordais mes poings dans l'ombre, combien n'a-t-elle pas versé de larmes, cette jeune fille calme et contemplative qui ne pouvait pas ne point voir et qu'on obligeait à entendre? Elle a souffert autant que moi; plus que moi, sans doute, car sa souffrance était plus aiguë, n'ayant point de cause précise mais des raisons générales; et cette douleur était ravivée sans trêve par le spectacle incessant de la vie basse, de l'hypocrisie meurtrière de la barbarie civilisée avec son indifférence horrifiante pour toutes les pensées hautes.

Charlotte a peut-être souffert, aussi, du manque de coeur et de la brutalité de son père; je le crois, bien que je ne l'aie point entendue se plaindre. Elle ne se plaint jamais. Les états d'indignation silencieuse par lesquels elle a passé — et que les nerfs de la femme n'oublient jamais, même quand son cerveau ne se souvient plus des causes qui les ont provoqués — lui ont ouvert l'âme à moitié en la froissant beaucoup. Car l'indignation est un projet d'acte; et un projet d'acte, même irréalisé, ne pouvant rester infécond, il y a toujours, intérieurement, résolution dans un sens quelconque, si inattendu qu'il soit. Le plus souvent, chez la femme, l'indignation réprimée produit la pitié. La pitié mesquine, espèce de compromis entre l'égoïsme forcené et le manque d'énergie mâtiné de tendresse ironique, impliquant le désaveu de toute espèce d'enthousiasme vrai; la pitié larmoyante et bavarde, qui procède de rancunes sourdes peureusement dissimulées, du désir d'actes vengeurs accomplis par d'autres que, d'avance, on renie lâchement; la pitié qui cherche dans l'exaltation du malheur, l'auréole de sa propre apathie; sentiment anti-naturel, chrétien, qui ne peut exister que par la somme de dépravation qu'il enferme. Mais l'indignation, parfois, produit aussi la fierté taciturne, la compréhension large et muette de l'universelle sottise et de l'universelle douleur; seulement, alors, elle se retire tout entière dans les solitudes silencieuses du coeur; elle se conserve et se concentre comme le feu sous la neige des volcans polaires; et, de la compression de ses élans, les âmes fortes peuvent faire jaillir des idées libératrices — ou même la bonté sans phrases, lorsqu'elles ont assez souffert et lorsque, surtout, elles ont assez vu souffrir.