C'est encore de la pitié, cela; mais une pitié haute et brave. Et c'est cette pitié-là, inquiète et nerveuse encore, que je sens vibrer dans Charlotte; je la lis sur son visage, son beau visage d'un ovale pur comme ceux qu'on rêve d'entrevoir sous les arceaux gris des vieux cloîtres; je la devine dans ses yeux réfléchis, attentifs et sévères, ses yeux noirs qui ne parlent pas; dans sa voix, d'un timbre aussi pur que lorsqu'elle était enfant, sa voix qui est l'essence d'elle toute et m'enivre comme un fort parfum.

Je l'entends souvent, cette voix-là, à présent. Elle parle pour moi, et pour moi seul. Il me semble que je n'entends qu'elle, depuis ces trois mois que nous nous aimons… An! je ne le sais pas, si nous nous aimons…

Comment avons-nous été poussés l'un vers l'autre, ce soir-là? ce soir lourd d'un jour d'orage, dans le jardin de Maisons-Laffitte, où sa robe blanche frémissait comme une aile pâle sous la nef des grands arbres noirs, où sa voix claire faisait sonner les rimes du poème de la nuit d'été… où je suis tombé à deux genoux devant elle, avec des mains glacées et mon coeur qui sautait dans ma poitrine, où elle m'a relevé de toute la force de ses deux bras et m'a porté à ses lèvres… Je n'ai point eu besoin de mentir, de lui dire que je l'avais toujours aimée; je lui ai dit que je l'aimais, ce soir-là, éperdument, à en mourir, et elle m'a serré sur son coeur en me disant: «Tais-toi, tais-toi!» Oh! cela qui fut si doux — cette bonté de vierge, plus forte qu'un amour de femme — oh! je donnerais tout au monde aujourd'hui pour que ce n'eût jamais été…

Pourquoi l'ai-je voulue, moi? Pourquoi est-elle venue ici, elle? Pourquoi revient-elle — puisqu'elle ne m'aime pas, je le sens; puisque, moi, je ne peux pas l'aimer? — Oh! c'est torturant, et je ne puis pas dire ce que c'est que notre amour; c'est comme l'amour de deux ennemis. On dirait qu'il y a toujours un fantôme entre nous… Ah! les mystérieuses et confuses sensations éveillées par le printemps passionnel! Les rêves d'idéal et les sentiments lascifs, les fougues du coeur et les ardentes convoitises! — Rien, rien… Seulement la meurtrissure des sens enivrés d'ennui et altérés par l'inquiétude; la volonté de se laisser aller à la dérive, quand on résiste malgré soi; l'esprit qui s'effraye quand la chair lance son cri; la défiance et la révolte des désirs; les abandons et les reprises, les effusions et les froideurs; et enfin, non pas la nausée, mais la rancune contre l'ennemi qui a failli vaincre — en redoutant de triompher. — Mais l'impression vive, acre, pénétrante du plaisir est tellement profonde en moi, pourtant, qu'elle s'exprime longtemps après par les spasmes du coeur et les frissons nerveux. Je ne l'aime pas; et il y a des moments où je l'adore, des moments très courts; et d'autres où je la déteste, il me semble, de tout le poids de son esprit qui s'appuie au mien, si alourdi déjà et que je ne puis plus dégager. On dirait que nous ne voyons que la vie, quand nous sommes ensemble, la vie dont nous ne parlons jamais, hideuse et vieille, — vieille, vieille…

J'ai conscience qu'elle n'est pas pour moi; et elle sent qu'elle n'est point faite de ma chair. C'est comme si je lui glaçais le coeur, comme si je pétrifiais sa sympathie; comme si quelque chose nous forçait tous deux à refouler toujours plus profondément dans l'âme une passion intense que la sentimentalité n'ose pas défigurer et qui ne vit, même dans le présent, que de souvenirs de rêves. Ce sont les sourdes fermentations de la mémoire qui m'imprègnent d'elle, du sentiment obscur de sa supériorité qui domine toutes mes pensées, qui est comme une barrière devant ma volonté; ses regards d'un instant qui ont rayonné pour jamais, ses gestes fugitifs mais impérissables, toute sa grâce mille fois révélée à moi et qui me reste si mystérieuse, toute la réalité de ses charmes, ne m'ont donné que des visions… Cela dure depuis des mois. Chaque fois, quand elle est venue, ç'a été un élan vers elle; et, quand elle est partie, une délivrance. Je puis la revoir au moins, lorsqu'elle est absente! Je la revois dans le fauteuil où elle était assise, devant la table où elle s'appuyait; ce n'est pas son image qui est là; c'est elle-même, elle tout entière. Et, quand elle vient, c'est une étrangère qui lui ressemble un peu; mais je ne puis jamais la voir telle que je l'ai revue en pensée… Une fois, une seule, sa présence m'a été douce, douce à ne pouvoir l'exprimer. Elle s'était endormie un moment; et j'ai eu à moi, réellement, immobiles, silencieux et clos, son front où la pensée inquiète a tendu la transparence de son voile, sa bouche si souvent entr'ouverte pour des questions qu'elle ne pose pas, ses yeux qui interrogent — quand j'y voudrais voir briller des étoiles. — J'aurais voulu qu'elle ne se réveillât jamais et m'endormir avec elle, moi, pour toujours…

Mais c'est fini, à présent. Nous ne serons plus séparés, Charlotte et moi; par un adversaire invisible qu'elle a deviné dans l'ombre, sans doute, et que je ne veux pas avoir terrassé pour lutter avec son fantôme. Qu'elle parle, si elle a quelque chose à dire, et si elle ose parler. Ou bien, je parlerai; et si ce que je dirai doit tuer notre amour, qu'il meure. Je ne veux plus subir le despotisme des angoisses qui l'étreignent; et je ne veux pas plus de secret entre nos âmes qu'il n'y en a entre notre chair, notre chair que rapproche un nouveau lien, car Charlotte est enceinte. Avant-hier, elle m'a décidé à aller demander sa main à son père, et à lui tout avouer; je dois lui faire part, aujourd'hui, du résultat de l'entrevue; je l'attends.

La voici. Pour la première fois, en face d'elle, je me sens maître de moi, je n'éprouve pas les frémissements d'humilité du dévot devant son idole muette, du coupable devant sa conscience.

— Tu as vu mon père?

— Oui.

C'est vrai. J'ai vu mon oncle hier matin. Il m'a écouté sans émotion et m'a laissé parler sans m'interrompre.» Tu n'auras pas ma fille, m'a-t-il dit quand j'ai eu fini. — Voulez-vous me donner les raisons de votre refus? ai-je demandé.— Certainement. Il n'y en a qu'une. Je ne veux plus marier Charlotte. — Vous ne voulez plus… — Non. Il est convenu qu'un père de famille doit faire son possible pour établir sa fille; mais si les circonstances s'opposent à la réalisation de ses désirs, le monde ne peut pas lui en vouloir de ne point persister en dépit de tout. Les faits qui ont empêché le mariage de Charlotte, en raison même de la rareté de leur caractère, m'autorisent à abandonner, au moins pendant quelques années, toutes tentatives matrimoniales à son égard. Édouard est censé avoir le coeur brisé, et il est inutile de le lui arracher tout à fait; Charlotte est supposée regretter profondément Édouard; et on m'imagine généralement versant des pleurs sur leur infortune, dans le silence du cabinet. C'est une situation. — Situation conciliable avec vos intérêts? — Peut-être. Je ne tenais pas à avoir d'enfant, moi; une fille, surtout. Les filles, il leur faut une dot; et la dot, c'est une somme d'autant plus grosse que le père s'est enrichi davantage. Il faut payer. Je payerai, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement; mais le plus tard possible. — Savez-vous si Charlotte sera de votre avis et si elle voudra attendre?» Mon oncle s'est mis à ricaner. «Oh! qu'elle le veuille ou non!… Elle ne sera majeure que dans deux ans, environ; et après, les sommations respectueuses, les formalités, le temps qu'elles exigent… Une femme peut arracher ses premiers cheveux blancs, en France, avant d'avoir une volonté. — Elle peut disposer d'elle-même, en tous cas… — Illégalement. — Soit. C'est ce qu'a fait Charlotte. Depuis trois mois elle est ma maîtresse. — Ta…? a crié mon oncle en sursautant, car il a senti que je ne mentais pas. — Oui; depuis trois mois; et je viens vous demander, puisque c'est nécessaire, de nous permettre de régulariser notre situation.» Mon oncle était blême, encore, et sa main, posée à plat sur le bureau, frémissait un peu; mais sa voix n'a pas tremblé. «Votre situation, a-t-il dit, je puis la régulariser facilement; en faisant enfermer ma fille jusqu'à sa majorité, d'abord; et-en te faisant poursuivre, toi, pour détournement de mineure. La loi m'autorise… — Oui! À tout! À voler la dot de votre fille, comme vous m'avez volé mon héritage, à moi!» Mon oncle ne s'est pas indigné; il a souri et hoché la tête. «Je comprends. Je comprends. Une vengeance? Ou un chantage? — Ni l'un ni l'autre! Quelque chose qui ne vous regarde pas, que je ne veux pas vous dire. Il n'y a qu'une chose que je veuille vous dire, c'est que Charlotte est enceinte et qu'il nous faut votre consentement à notre mariage! Vous entendez? Il me le faut! Je ne veux pas que mon enfant…— Ne t'avance pas trop! La loi n'interdit pas sans raisons la recherche de la paternité…» J'ai bondi vers mon oncle et je l'ai empoigné par les épaules. «Si vous dites un mot de plus, si vous vous permettez la moindre allusion injurieuse envers Charlotte, vieux coquin, je vous écrase sous mes pieds et je vous jette par la fenêtre. Il y a longtemps que j'ai envie de le faire, sale voleur que vous êtes! Entendez-vous, que j'en ai envie? Hein? (et je sentais ses os, que j'aurais dû broyer, craquer dans mes mains, et je ne voyais plus que le blanc de ses yeux). Si je n'étais pas un lâche, comme tous ceux qui se laissent piller par des pleutres de votre trempe, il y a longtemps que j'aurais pris votre tête par les deux oreilles et que je l'aurais écrasée contre vos tables de la Loi! Je peux vous la faire, à présent, la loi, si je veux, hein!… Tenez, vous n'en valez pas la peine!» Et je l'ai jeté, d'un revers de main, au fond de son fauteuil où il s'est écroulé comme une ordure molle. «Écoutez, ai-je repris, près de la porte, avant de sortir, tandis qu'il cherchait à récupérer son sang-froid et qu'il arrangeait sa cravate. Écoutez-moi bien. Accordez-moi la main de Charlotte; je ne vous demande pas de dot; je ne vous en ai point demandée. Je ne veux pas que vous me donniez un sou, même de l'argent que vous m'avez pris. Si vous aviez la moindre affection pour votre fille, je vous dirais qu'elle sera heureuse avec moi; mais vous ne vous souciez de personne. Une dernière fois, voulez-vous? Si vous ne voulez pas, je ne sais pas ce qui arrivera; mais je prévois des choses terribles, des malheurs sans nom pour elle, pour moi — et pour vous aussi. «Je me suis arrêté, la voix coupée par la colère.» Je n'ai qu'un mot à te répondre. C'est: Non. Je n'ai pas plus d'aversion pour toi que pour un autre, malgré ce que tu viens de dire et de faire. Tu m'es indifférent — comme tous les gens qui ne peuvent me servir à rien. — Seulement, en admettant que ma fille ne me donne pas lieu de la renier purement et simplement, je ne puis pas la marier sans dot; cela ruinerait mon crédit; et, la mariant avec une dot, je ne puis la donner qu'à un homme possédant une fortune en rapport. Tel n'est point ton cas, malheureusement pour toi. Il y a des conventions sociales que rien au monde ne m'obligera à transgresser; elles sont la base de l'Ordre universel, quoi que tu en puisses dire… Tu viens de te comporter en sauvage; moi, je te parle en civilisé, a-t-il continué en glissant sa main dans un tiroir qu'il avait ouvert sournoisement et où je sais qu'il cache un revolver. La loi m'autorise à agir contre ma fille et toi. Je n'userai pas du droit qu'elle me confère. Tu as séduit Charlotte; tu peux la garder. Vivez en concubinage, si vous voulez; vous serez à plaindre avant peu, sans aucun doute. Mais c'est moi qu'on plaindra.» Je suis sorti brusquement, sans dire un mot, car je voyais rouge.