Le lendemain matin, à la gare du Nord, au moment où je vais prendre le train pour Bruxelles, quelqu'un me frappe sur l'épaule. Je me retourne. C'est l'abbé Lamargelle.
— Vous partez en voyage, cher monsieur?
— Oui; pour affaires; un voyage qui durera quelque temps, je pense.
— Vous ne m'étonnez pas; votre oncle est un homme aimable et Melle Charlotte est absolument charmante; mais les événements de ces temps derniers, ces malheureux événements, ont influé quelque peu sur l'aménité de leur caractère; et quand on ne trouve plus dans la famille les joies profondes auxquelles elle vous a habitué… Ah! ç'a été bien déplorable, ce qui est arrivé. Pour ma part, je n'ai aucune honte à l'avouer, j'y ai perdu une petite commission qui devait m'être versée au moment du mariage. Enfin… Les voies de la Providence sont insondables. M. Édouard Montareuil est bien affecté.
— J'espère qu'il se consolera, avec le temps.
— Je l'espère aussi. Le temps… les distractions… Je crois savoir qu'il se fait inoculer; je l'ai rencontré l'autre jour sur la route de l'Institut Pasteur. La science est une grande consolatrice. Quant à vous, vous préférez les voyages.
— Oh! voyages d'affaires…
— Oui; des affaires au loin; l'isolement. Vous avez sans doute raison. Beaucoup de gens éprouvent le besoin de la solitude, de temps à autre:
Quiconque est loup, agisse en loup; C'est le plus certain de beaucoup;
comme le dit le fabuliste, continue l'abbé en me plongeant subitement ses regards dans les yeux. Allons! je crains de manquer mon train. Au revoir, cher monsieur. Nous nous retrouverons, j'espère; je fais même mieux que de l'espérer, il n'y a que les montagnes, hé! hé! qui ne se rencontrent pas. Je vous souhaite un excellent voyage. — Prenez garde au marchepied.