— Partant donc de ce point que l'honnête homme n'est pas un mythe, mais une simple exception, nous nous trouvons en face d'une masse énorme dont les éléments, absolument analogues au point de vue physiologique ou psychologique, ne se différencient qu'en raison de leur agencement au point de vue social. Pour diviser en deux parties les unités malfaisantes qui composent cette masse, on est obligé de prendre le Code pénal pour base d'appréciation.
— Bien entendu; le Code, c'est la conscience moderne.
— Oui. Anonyme et à risques limités… La première partie est composée, d'abord, de criminels actifs, dont la loi ignore, conseille ou protège les agissements, et qui peuvent se dire honnêtes par définition légale; puis, de criminels d'intention auxquels l'audace ou les moyens font défaut pour se comporter habituellement en malfaiteurs patentés, et dont les tentatives équivoques sont plutôt des incidents isolés qu'une règle d'existence; ceux-là aussi peuvent se dire honnêtes. Cette catégorie tout entière a pour caractéristique le respect de la légalité. Les uns sont toujours prêts à commettre tous les actes contraires à la morale, soit idéale, soit généralement admise, pourvu qu'ils ne tombent point sous l'application directe d'un des articles de ce Code qu'ils perfectionnent sans trêve. Les autres, tout en les imitant de leur mieux, de loin en loin et dans la mesure de leurs faibles facultés, ne sont en somme que des dupes grotesques et de lamentables victimes qui ne consentent, pourtant, à se laisser dépouiller que par des personnages revêtus à cet effet d'une autorité indiscutable et qualifiés de par la loi. Classes dirigeantes et masses dirigées. De par la loi, Monsieur, de par la loi! Vous savez quelle est la conséquence d'un pareil ordre de choses. Égoïsme meurtrier en haut, misère morale et physique en bas; partout, la servitude, l'aplatissement désespéré devant les Tables de la Loi qui servent de socle au Veau d'Or.
— Certes, l'esclavage est général; et le joug est plus lourd à porter, peut-être, pour les dirigeants que pour les dirigés. Il est vrai qu'ils ont l'espoir, sans doute, d'arriver à accaparer toute la terre, à monopoliser toutes les valeurs, à asservir scientifiquement le reste du monde et à le parquer dans les pâturages désolés de la charité philanthropique. Je suis convaincu que pas une voix ne s'élèverait pour protester s'ils parvenaient à établir un pareil régime.
— C'est fort probable. L'éducation de l'humanité est dirigée depuis longtemps vers un but semblable, et les utopistes du Socialisme la parachèvent. Mais la tentative, si l'on osait la risquer, ne réussirait pas, et voici pourquoi: il y a toute une catégorie d'individus qui n'ont cure des lois, qui s'emparent du bien d'autrui sans se servir d'huissiers et qui lèvent des contributions sur leurs contemporains sans faire l'inventaire de leurs ressources. Ce sont les voleurs. Il faut leur laisser ce nom, qui n'appartient qu'à eux seuls, de par la loi, et même étymologiquement. Vola, ça ne veut pas dire: une sébile. Examinez la paume des mains des législateurs, dans un Parlement quelconque, lorsqu'on vote à mains levées, et vous conviendrez que, le titre de voleurs ne saurait s'appliquer aux coquins qui mendient les uns des autres, pour commettre leurs méfaits, l'aumône de la légalité. Je ne dis pas qu'il ne se trouve point de voleurs véritables, parmi ces filous en carte; il y en a, et il y en aura de plus en plus; mais c'est encore l'exception. Quant au vrai voleur, ce n'est pas du tout, quoi qu'on en dise, un commerçant pressé, négligent des formalités ordinaires, une sorte de Bachi-Bouzouk du capitalisme. C'est un être à part, complètement à part, qui existe par lui-même et pour lui-même, indépendamment de toute règle et de tous statuts. Son seul rôle dans la civilisation moderne est de l'empêcher absolument de dépasser le degré d'infamie auquel elle est parvenue; de lui interdire toute transformation qui n'aura point pour base la liberté absolue de l'Individu; de la bloquer dans sa Cité du Lucre, jusqu'à ce qu'elle se rende sans conditions, ou qu'elle se détruise elle-même, comme Numance. Ce rôle, il ne le remplit pas consciemment, je l'accorde; mais enfin, il le remplit. Je n'admets pas que le voleur soit la victime révoltée de la Société, un paria qui cherche à se venger de l'ostracisme qui le poursuit; je le conçois plutôt comme une créature symbolique, à allures mystérieuses, à tendances dont on ignore généralement la signification, comme on ignore la raison d'être de certains animaux qui, cependant, ont leur utilité et qu'on ne détruit que par habitude aveugle et par méchanceté bête. Le voleur va à son but, non pas que le crime soit bien attrayant et que ses profits soient énormes, mais parce qu'il ne peut faire autrement. Il sent peser sur lui l'obligation morale de faire ce qu'il fait. Je dis bien: obligation morale. «Le renard, en volant les poules, a sa moralité, assure Carlyle; sans quoi il ne pourrait pas les voler.» Quoi de plus juste?
— Rien au monde. C'est faire du crime ce qu'il est: une matière purement sociologique. Et c'est faire du criminel ce qu'il est aussi: une conséquence immédiate de la mise en train des mauvaises machines gouvernementales, un germe morbide qui apparaît, dès leur origine, dans l'organisme des sociétés qui prennent pour base l'accouplement monstrueux de la propriété particulière et de la morale publique, qui se développe avec elles et ne peut mourir qu'avec elles. C'est faire du voleur un individu possédant une moralité spéciale qui lui enlève la notion de l'harmonique enchaînement de l'organisation capitaliste, et qu'il refuse de sacrifier au bien général défini par les légistes. C'est faire de lui le dernier représentant, abâtardi si l'on y tient, de la conscience individuelle.
— Certainement, dit Issacar. Mais ce n'est pas seulement son dernier représentant; c'est son représentant éternel. Toutes les civilisations qui ne se sont pas fondées sur les lois naturelles ont vu se dresser devant elles cet épouvantail vivant: le voleur; elles n'ont jamais pu le supprimer, et il subsistera tant qu'elles existeront; il est là pour démontrer, per absurdum, la stupidité de leur constitution. Les gouvernements ont un sentiment confus de cette réalité; et, avec une audace plus ingénue peut-être qu'ironique, ils déclarent que leur principale mission est de maintenir l'ordre, c'est-à-dire la servilité générale, et de faire une guerre sans merci au criminel, c'est-à-dire à l'individu que leurs statuts classent comme tel.
— C'est absolument comme si un conquérant affirmait, que sa seule raison d'être est de subjuguer des provinces. Sa présence n'a pas besoin d'être expliquée. Mais il est probable que les masses exploitées finiront par s'apercevoir que leur pire ennemi n'est pas le criminel traqué par la police et exclusivement sacrifié comme un bouc émissaire pour assurer à la loi une sanction indispensable. La faim fait sortir le loup du bois…
— Les loups sont des loups, répond Issacar; et les hommes… Il y a annuellement cinquante mille suicides en Europe; et, en France seulement, quatre-vingt-dix mille personnes meurent de faim et de privations, tandis que soixante-dix mille autres sont internées dans les asiles d'aliénés par suite de chagrins et de misère. Croyez-vous que cette foule de misérables ait des principes moraux plus solides que ceux de leurs contemporains? Pas du tout. Il n'y a plus que dans certains milieux révolutionnaires qu'on croie encore à l'honnêteté. Mais la distance est si grande, de la pensée à l'acte! Plutôt que de la franchir, ils préfèrent la mort.
— Pourtant, dis-je, ils sont presque tous chrétiens; et leur religion leur enseigne la nécessité de l'audace. Le ciel même, dit l'évangile, appartient aux violents qui le ravissent. Violenti rapiunt illud. Que pensez-vous de cette promesse du paradis faite aux criminels?