— Elle m'amuse. Pourtant, elle est d'une grande profondeur, et les casuistes ne l'ont pas ignoré. Par le fait, les criminels commencent à jouir sur cette terre de privilèges que ne partagent point les honnêtes gens. On disait autrefois que le voleur avait une maladie de plus que les autres hommes: la potence; on peut dire aujourd'hui qu'il a une maladie de moins: la maladie du respect. Et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce respect qu'il ressent de moins en moins, il l'inspire de plus en plus. Allez voir juger, par exemple, une affaire d'adultère; le voleur, devant le public et même le tribunal, fait bien meilleure figure que le volé. Et qui voudrait, croire, à présent, que la faillite n'a pas été instituée pour le bien du débiteur, pour lui refaire une virginité?
— Personne, assurément. On pourrait même aller beaucoup plus loin que vous ne le faites; et je serais porté à admettre que cette considération pour le larron augmente en raison exacte du mépris croissant pour la misère. Penser qu'après dix-huit siècles de civilisation chrétienne les pauvres sont condamnés en naissant! Et ils sont condamnés comme voleurs. Tu as volé de la vie, de la force, de la lumière! Tu es condamné à payer avec ta chair, avec ton sang, avec ton geste de bête, avec ta sueur, avec tes larmes! Et l'ignoble comédie que la charité infinie les oblige à jouer! Quand vous entendez un homme chanter dans la rue, vous pouvez être sûr qu'il n'a pas de pain.
— Que voulez-vous? ricane Issacar. Ils ont contre eux l'opinion publique — la même qui fera semblant de vous honnir si vous vous laissez pincer au cours d'un cambriolage. — Seulement le pauvre est réprouvé à perpétuité, et sans merci; car la dignité de l'infortune est morte. Vous, vous ne serez déshonoré que pour un temps, et jusqu'à un certain point; car vous aurez été assez habile pour mettre en lieu sûr le produit de vos précédents larcins. Il n'y a qu'une opinion publique, voyez-vous: c'est celle de la Bourse; elle donne sa cote tous les jours. Lisez-la en faisant votre compte, même si vous revenez du bagne. Vous saurez ce qu'on pense de vous.
— J'ai déjà eu l'occasion de la consulter une fois, cette opinion publique; lorsque j'ai voulu m'assurer de la valeur des titres avec lesquels mon oncle avait réglé ses comptes de tutelle.
— Oui, je sais; elle vous a répondu: cent mille francs, à peu près. C'était comme si elle vous avait dit: Tu risqueras cette somme dans une entreprise quelconque, et tu la perdras; car ton capital est mince et les gros capitaux n'existent que pour dévorer les petits. Ou bien, tu chercheras à joindre à tes maigres revenus ceux d'un de ces emplois honnêtes qui, pour être peu lucratifs, n'en sont pas moins pénibles. Ceux qui les exercent ne mangent pas tout à fait à leur faim, sont vêtus presque suffisamment, compensent l'absence des joies qu'ils rêvent par l'accomplissement de devoirs sociaux que l'habitude leur rend nécessaires; et, à part ça, vivent libres comme l'air — l'air qu'on paye aux contributions directes.
— La perspective était engageante. Néanmoins, elle ne m'attirait pas. J'étais assez bien doué, il est vrai, et si j'avais eu de l'ambition… Mais je n'ai pas d'ambition. Arriver! À quoi? Chagrin solitaire ou douleur publique. Manger son coeur dans l'ombre ou le jeter aux chiens. D'ailleurs, je n'avais pas la notion déprimante de l'avenir. Je voulais vivre pour vivre.
— Ne faites pas de la résolution que vous avez prise une question de principes, dit Issacar. Rien de mauvais comme les principes. Vous êtes, ainsi que tous les autres criminels, poussé par une force que vous ne connaissez pas, qui n'est point héréditaire, et à laquelle les milieux que vous avez traversés ont simplement permis un libre développement. Le voleur est un prédestiné.
— C'est possible. Moi, je vole parce que je ne suis pas assez riche pour vivre à ma guise, et que je veux vivre à ma guise. Je n'accepte aucun joug, même celui de la fatalité.
— Prenez garde. Si vous vous dérobez à toute domination, vous vous condamnez à subir toutes les influences passagères.
— Ça m'est égal Et puis, j'aime voler.