— Tant que vous voudrez; mais je vous préviens que je ne vous répondrai pas; j'aime mieux ça que de vous raconter des histoires, et je tiens à garder secrets les motifs de mes actes… Voyons, ne faites donc pas cette figure-là. Je suis un confrère, je vous dis. Et, d'ailleurs, qu'avez-vous à craindre de moi, ici? En admettant que vous me fassiez des aveux que je ne vous demande pas, car votre existence m'est connue depuis a jusqu'à z, comment me serait-il possible de m'en servir contre vous? Si j'avais voulu vous dénoncer, vous admettrez que j'aurais pu le faire sans me mettre en peine de vous rendre une visite. Mais finissons-en; votre méfiance à mon égard est enfantine, et je veux l'ignorer… Vous me demandez pourquoi il me faut beaucoup d'argent? Pour arriver à un but que je désire atteindre, ou simplement pour devenir riche.
— Bon, dis-je, je supposerai que vous voulez devenir riche: et que votre passion de l'argent vous empêche d'hésiter à compromettre le caractère sacré dont vous êtes revêtu.
— Oh! répondit l'abbé en riant, ma passion ne me ferme pas les yeux à ce point-là. Je fais fort attention à ne pas le compromettre, ce caractère, sacré pour tant d'imbéciles; c'est le meilleur atout, dans mon jeu. Et la franchise avec laquelle je vous fais mes confidences devrait être pour vous le meilleur garant de ma bonne foi.
— Mon Dieu, dis-je, je ne vois point pourquoi je ne vous croirais pas, après tout. L'Église n'a jamais beaucoup pratiqué le mépris qu'elle affecte pour les richesses…
— Et elle ne s'est jamais fait d'illusions sur leur source. Sans aller trop loin, n'est-ce pas Bourdaloue qui a dit qu'en remontant aux origines des grandes fortunes, on trouverait des choses à faire trembler? Relativement, Bourdaloue est bien près de nous; mais quelle distance, pourtant, de son époque à la nôtre! Quelle descente dans l'infamie, du Roi-Soleil au Roi Prudhomme! Je vais vous citer un simple fait dont le caractère symbolique ne vous échappera pas: la maison dans laquelle Fénelon écrivit Télémaque, sur la Petite Place, à Versailles, est aujourd'hui un lupanar.
— J'espère, dis-je, qu'on aura placé une plaque commémorative sur le bâtiment.
— Je l'ignore; mais si l'on a scellé la plaque dont vous parlez, soyez sûr qu'on l'a mise au-dessous du gros numéro. Nous sommes à l'époque des chiffres, qui ont leur éloquence, paraît-il. Et je crois qu'ils l'ont, en effet.
— Ils ont l'éloquence de Guizot: Enrichissez-vous!
Ce qui m'étonne, moi, c'est qu'avec un pareil mot d'ordre, nos contemporains croient encore avoir besoin d'une religion et d'une morale.
— Les sentiments religieux, dit l'abbé, ne sont pas incompatibles avec les tendances actuelles; loin de là. Je me suis même demandé plus d'une fois, en disant ma messe, si la fièvre du vol, la rage de l'exploitation, ne finiraient pas par créer une folie religieuse spéciale. Le repentir, une des colonnes du christianisme, qui semble faire des mamours à l'homme et lui dire: «Tu peux mal agir, à condition que tu fasses semblant de regretter tes méfaits», est une excellente invention, merveille de lâcheté et d'hypocrisie, admirablement adaptée aux besoins modernes. Je ne vous tracerai point, n'est-ce pas? un parallèle entre cet engageant repentir chrétien et l'effroyable Remords de l'antiquité. Ce serait déshonorer le Remords… Quant à la morale, il n'y en a jamais eu qu'une. Ce n'est pas celle qui dit à l'homme: «Sois bon», ou «sois pur», ou «sois ceci, ou cela»; c'est celle qui lui dit simplement: «Sois!» Voilà la morale. Elle n'a rien à voir avec, la Société actuelle. La morale ne saurait être publique, quoi qu'en dise le Code… Vous voulez peut-être parler de la moralité? C'est un succédané pitoyable. Telle qu'elle est, pourtant, elle a plané assez haut, jadis. Mais on l'a fait descendre si bas! La moralité, c'est comme l'écho; elle devient muette quand on s'en rapproche. Ce n'est pas une chose sérieuse… En somme, de toute espèce de foi, on ne garde plus que ce qui peut s'accommoder aux vils besoins du jour, des débris sans nom qui servent à étayer le piédestal du Veau d'or. Certainement, il eut été plus propre de se défaire franchement de ces vieilles croyances divines ou humaines, qui n'ont point été sans grandeur, au bout du compte. Au lieu d'être découpées en quartiers sur l'étal des simoniaques, au lieu d'agoniser dans la fétide atmosphère des prétoires, elles auraient fini dans l'embrasement majestueux d'une gloire dernière — comme ces vieux rois du Nord qui se plaçaient, mourants, dans un navire aux voiles ouvertes qu'on lançait sur la mer, et où s'allumait l'incendie.