— C'est probable; les septembriseurs n'étaient qu'une poignée; et quels moutons, à côté des milliers de terribles et magnifiques bêtes fauves qui composent la mob anglaise! Pour moi, j'ai toujours pensé que si l'affreux système pénitentiaire anglais avait été appliqué sur le Continent, la révolution sociale y aurait éclaté depuis vingt ans… Tenez, il y a à Londres un musée que je n'ai pas visité; c'est Bethnal-Green Museum. Le sol en est recouvert d'une mosaïque exécutée, vous apprend une pancarte, par les femmes condamnées au hard labour; il m'a semblé voir les traces des doigts sanglants de ces malheureuses sur chacun des fragments de pierre, et j'ai pensé que c'était avec leurs larmes qu'elles les avaient joints ensemble. Je n'ai pas osé marcher là- dessus.

— Hélas! dit l'abbé en se levant; honte et douleur en haut et en bas, sottise partout… Quel monde, mon Dieu!

Au moment où il allait me quitter, je me décidai à lui poser une question que j'avais eu souvent envie de faire à d'autres, à Paris, depuis de longs mois, mais que je n'avais jamais eu le courage de poser à personne.

— Dites-moi, demandai-je, n'avez-vous pas eu de nouvelles de mon oncle?

— Oui et non, répondit-il d'un air un peu embarrassé. J'ai appris que votre oncle avait éprouvé, ces temps derniers, des pertes d'argent, peu considérables étant donnée sa fortune, mais qui l'avaient néanmoins décidé à liquider ses affaires. Je ne puis vous dire exactement ce qu'il fait en ce moment. Je crois, pour employer une expression vulgaire, qu'il fait la noce, la bête et sale noce. C'est triste; mais que voulez-vous? Certains hommes s'efforcent d'être pires qu'ils ne peuvent.

— J'avais eu plusieurs fois l'intention de prendre des renseignements à son sujet, dis-je; je vois que j'ai aussi bien fait de m'en dispenser. Et ma cousine, ajoutai-je… ma cousine Charlotte?…

L'embarras de l'abbé parut augmenter.

— Je ne sais rien, finit-il par répondre sans me regarder; mais tout est sans doute pour le mieux; oui, tout doit être pour le mieux. Ne prenez point de renseignements, c'est préférable; n'en prenez pas…

C'est de cette fin de conversation, surtout, que je me souviens aujourd'hui, en relisant la dépêche qu'Annie m'a apportée. Certes, il vaut mieux que je ne prenne point de renseignements, que je ne cherche pas à connaître la vérité.

Je l'ai devinée, cette vérité que l'abbé n'a pas osé m'avouer, car il est au courant, certainement, de mes relations avec ma cousine. Charlotte est mariée. Elle est mariée, et tout est fini entre nous, pour jamais… Je ne puis pas dire ce que j'avais pensé, je ne puis pas dire ce que j'avais espéré. Je ne sais pas. Ce sont des songes que j'ai faits, toujours des songes et toujours les mêmes songes. Il me semble que j'ai vécu dans un rêve; que j'ai traversé comme un halluciné toute l'horreur des réalités brutales, et que je suis condamné maintenant à exister au hasard, seul, sans espoir et sans but, jusqu'à ce que vienne le réveil…