Quand j'arrive à la gare, deux trains sont sur la voie, attelés à des locomotives sous pression. Je me dirige vers le premier; mais la vue d'un grand fourgon, couvert d'une bâche noire étiquetée: «Panorama», me fait craindre de m'être trompé; et je me replie sur le second convoi.
— Votre billet? me demande un employé; vous allez à N.? C'est le train là-bas, en tête. Vite! Dépêchez-vous; il va partir.
— C'est que je n'avais jamais vu des wagons de marchandises attachés aux express…
— Il y a des cas, répond l'employé en ouvrant la portière d'un compartiment dans lequel il me pousse.
J'ai à peine eu le temps de m'asseoir que le train se met en mouvement. J'aurais préféré être seul, mais j'ai des compagnons de route. Deux voyageurs sont assis, en face l'un de l'autre, à côté de la portière du fond. Le premier est un gros monsieur d'aspect jovial, aux petits yeux fureteurs, aux favoris opulents, à l'abdomen fleuri d'une belle chaîne à breloques; un de ces bons bourgeois, obèses et sages, qu'on aime à voir se promener, humant l'air qui leur appartient, une main tenant la canne derrière le dos, l'autre cramponnée au revers de la jaquette dont un ruban rouge enjolive la boutonnière, la tête en arrière, le ventre en avant. Le ruban rouge ne manque pas à celui-là; il s'étale, large de deux doigts, en une rosette négligée mais savante qui montre juste le rien d'impertinence qui convient à la bonhomie; et son propriétaire, l'air fort satisfait de soi-même et convaincu de sa haute supériorité, fredonne, le chapeau rond sur l'oreille, tandis que la main gauche, plongée dans le gousset, fait tinter les pièces de monnaie.
Le second voyageur est un Monsieur d'aspect morose, au teint jaunâtre, aux yeux inquiets, aux lèvres blêmes, avec une barbe de parent pauvre. Il est tout de noir habillé, pantalon noir, redingote noire, pardessus noir, et coiffé d'un chapeau haut de forme. Il évoque l'idée d'un de ces fonctionnaires de troisième ordre, résignés et tristes, destinés à croupir dans ces emplois subalternes dont les titulaires sont qualifiés par les puissances, dans les discours du Jour de l'An, de «modestes et utiles serviteurs de l'État.» Non, il n'a point l'air gai, le pauvre homme. Qui sait? Peut-être se rend-il à un enterrement, en province; à l'un de ces enterrements pénibles qui ne laissent pas derrière eux la consolation d'un héritage. Affligeante perspective! En tout cas, le voilà tout prêt à prendre part au service funèbre; et si les chapeliers de la ville où il se rend comptent sur le prix du crêpe qu'ils lui vendront pour éviter la faillite, ils ont tort, car son chapeau arbore déjà le grand deuil.
Je m'installe dans mon coin, me flattant du doux espoir que mes deux compagnons n'auront point l'idée saugrenue de chercher à entrer en conversation avec moi.
Vaine espérance! Le Monsieur jovial m'en convainc très rapidement.
— Joli temps pour voyager! me dit-il avec un sourire: il ne fait pas trop chaud, il ne fait pas trop froid; on ferait le tour du monde, par un temps pareil. Ne trouvez-vous pas, Monsieur?
— Oui, beau temps… très beau, dis-je avec un accent britannique très prononcé; le temps du voyage autour le monde, juste ainsi.