A ce moment, on frappe à la porte; et Raubvogel, avec un geste d'ennui, va ouvrir. C'est Mme Raubvogel. C'est Estelle qui s'exclame, se précipite vers moi et, presque, me saute au cou. Quelle joie! Quel plaisir! Qu'elle est heureuse de me revoir! Comme je dois être content d'avoir quitté cette vie de garnison! Il n'y a que Paris au monde. Puisque je suis là, elle ne me quitte pas; il faut que je reste à déjeuner, d'abord; et après, je vais l'accompagner au bois... Raubvogel me jette un regard désolé et pousse un soupir de résignation. Allez donc parler sérieusement, avec les femmes!...

Je comprends, bien que ce soit peu flatteur pour mon amour-propre, qu'il n'y a guère à compter sur les indiscrétions du cousin. Si encore Estelle entendait la politique! Mais elle n'y comprend rien; absolument rien; elle me l'a dit elle-même. Pourtant, si Raubvogel ne parle point, pourquoi un autre ne parlerait-il point? Gédéon Schurke, par exemple? J'essaye. Et, deux jours après, cet excellent Schurke m'ouvre son coeur, entre la poire et le fromage.

—Je vais vous expliquer la situation, M. Jean. Nous sommes en 1886. Durant les quinze années qui se sont écoulées depuis sa défaite, la France a trouvé moyen de faire deux choses; en laissant égorger la Commune, elle a détruit toutes ses chances de relèvement réel; et elle a permis l'établissement d'une république opportuniste qui n'a vécu que de mensonges de toutes sortes. Cette république a appelé à la curée tous les coquins qui crevaient de faim sous l'Empire. Ils ont été, avec leurs amis et leurs petits, s'asseoir à la table du Riche, et se sont gavés. Et ils ont laissé Lazare à la porte, avec son drapeau tricolore autour du ventre pour tenir chauds ses boyaux vides. Comme Lazare aurait pu dérouler son drapeau, pendant une canicule, et compromettre ainsi la sûreté de ses nouveaux maîtres, ceux-ci ont inventé les expéditions coloniales. On a cessé de parler de la trouée des Vosges, mais on a commencé à faire trouer la peau du populo. Les seuls résultats des expéditions coloniales ayant été, pour le pays, des pertes énormes d'hommes et d'argent, sans parler de honteux revers, la patience publique s'est lassée. Les radicaux, qui guettaient depuis longtemps l'occasion, ont jugé que le moment était venu pour eux de s'emparer de l'assiette au beurre. Ils se sont décidés à agir...

—Oui; et par procuration.

—Comme vous dites. Et cela vous donne leur mesure. Le parti radical est un fantôme de parti. Son programme date de 1869; une loque. Son incapacité est désolante. Pour se frayer la voie, c'est un militaire professionnel qu'il va choisir. Il n'y a qu'à ouvrir l'Histoire pour voir que le soldat trahit toujours. Excusez-moi; c'est la vérité. Un soldat, c'est un homme qu'on soudoye. Qui paye? Le Riche! Avec quoi? Avec l'argent du Pauvre. Donc... Vous me direz que, pour transformer sa misérable république nominale en république réelle, il fallait au peuple français une grande énergie; et qu'il n'en a pas l'ombre. Vous me direz que, pour arracher les esprits à leur torpeur, il fallait les violents soubresauts d'un pitre, les appels de trompe d'un charlatan. Vous me direz que, telle la grenouille que seul attire hors de sa vase un morceau de drap écarlate, la nation française pouvait être déterminée à l'action par le prestigieux éclat d'une calotte rouge. Je vous répondrai que vous avez tort; lorsque des gens sont trop lâches pour se sauver eux-mêmes, il ne faut point leur présenter de sauveur; c'est simplement donner un nouveau prétexte à leur veulerie. Et puis, vraiment, est-ce là le rôle du parti radical? Vous allez voir comment leur grand homme va les récompenser, les radicaux...

—Et que pensez-vous qui arrivera?

—Rien. Du bruit, des sottises, du vent. Les opportunistes ne feront rien, les radicaux ne feront rien, Boulanger ne fera rien. La France, surtout, ne fera rien. Donc, conclut Schurke, ne vous inquiétez point de l'agitation qui se produit, qui va se produire. Elle est, et sera de plus en plus, superficielle, dérisoire. Ne craignez pas non plus qu'on vous demande des renseignements. On n'en a pas besoin. Tous les acteurs de la tragi-comédie qui commence s'espionnent entre eux, se vendent réciproquement, portent habit de deux paroisses et mangent à tous les râteliers. Il est inutile de se gêner. Et c'est au grand soleil qu'une cocotte, avant peu, va transporter le mannequin à barbe blonde du cerisier de Clemenceau dans le néflier de M. de Mun.


On ne me demande, en effet, de me livrer à aucun reportage spécial; je m'étais donc trompé dans mes conjectures. Et la seconde partie de la prophétie de Gédéon Schurke se réalise rapidement. Le général Boulanger devient, de jour en jour davantage, l'espoir de la réaction et du cléricalisme. Mon père hésite à le suivre dans son évolution; il s'y décide cependant en se ménageant, suivant son expression, des portes de sortie. Le général de Porchemart, de son côté, hésite à se ranger parmi les adversaires déclarés du général Boulanger; il s'y décide cependant en se ménageant, sans en rien dire, des portes de sortie.

La popularité du ministre de la Guerre s'accroît sans cesse; cultivée, à l'aide de procédés intensifs, par des gens qui se dissimulent de leur mieux, eux et les intérêts variés qu'ils représentent. La foule des admirateurs, des fidèles, augmente; foule que pousse une certaine honte de sa longue et abjecte inertie et à laquelle les indécents beuglements des Ligues et autres troupeaux d'ahuris donnent l'illusion de l'action. Boulanger accepte cette popularité comme un tribut naturel, dû. Il couche dessus; étendu de tout son long, bottes vernies et barbe teinte, sur cette chose flasque et cotonneuse qui constitue l'âme française. Un peuple de barnums s'évertue, camelots de la haute et de la basse pègre, mâles, femelles et l'autre sexe. La presse maquille ses brêmes; l'aristocratie maquille sa vieille gueule, se camoufle en tricoteuse; les banques donnent des écus; les tonsurés, des conseils. On maquignonne l'opinion publique, pitoyable Rossinante; on lui fourre du coton tricolore dans les oreilles et un piment rouge autre part; et le Don Quichotte de la manchette, sa lyre de fer-blanc au poing, se prépare à l'enfourcher pour de grandes expéditions à la statue de Strasbourg. Les assassins et les massacreurs prêchent la nécessité de l'union; les voleurs prêchent l'honnêteté; les sacristains, la tolérance; les gardes-chiourmes, la liberté; les cocottes chantent la vertu; et les maquereaux, la famille. Le Devoir est à la mode.