—Trop de beaux sentiments, murmure tristement Gédéon Schurke. Voyez-vous, monsieur Jean, le Boulangisme mourra, non pas de son improbité—l'improbité est l'âme des partis forts—mais de ses prétentions à la vertu. Il ne parle que d'honneur, de pureté, de droiture. C'est une grande faute. Il ne faut abuser de rien, même des pires choses.

Le ministère de la Guerre est une sentine. Boulanger vit au milieu d'une population d'escarpes, de rasias, de grues, d'aigrefins, d'espions, d'imbéciles et de filous décidés à faire la France, à la tête ou à la dure. Tout ça grouille, gesticule, braille, minaude, bave, jacasse, espère, désespère, s'enthousiasme, se multiplie. Et pour base de cet échafaudage d'envies, de haines, de convoitises, de rancunes et d'appétits qu'érigea le Hasard, de ses doigts puants, il y a un Mot. Le Mot éternellement mystérieux, cabalistique, le Mot qu'on n'explique jamais, qu'il est criminel de chercher à définir.—Il y a le mot: Patrie.

—La Patrie! La Patrie!

Chose curieuse, c'est aussi la Patrie que les adversaires du Boulangisme prétendent servir. Ils combattent la dictature menaçante au nom de la Patrie. «Nous avons le monopole de la Patrie!» s'écrie la bande opportuniste qui, menacée dans ses privilèges et dans son existence même, s'apprête à faire face à l'attaque. Les opportunistes ont été renforcés par beaucoup de radicaux, furieux d'avoir été plaqués par l'homme dont ils voulaient jouer, et par les socialistes dont c'est la caractéristique de redouter tout ce qui peut porter atteinte à l'ordre de choses actuel. Et ces honnêtes gens, si honnêtes, font appel aussi aux plus purs sentiments du peuple, lui parlent de la Patrie et même de la République.

La République? Les Boulangistes ne veulent pas autre chose. Ils veulent une République honnête, voilà tout. Raubvogel me l'affirmait hier. Vive la République! Tel est le cri de M. de Mun, de M. de Mackau et de la duchesse. Et le nonce du pape, derrière leur dos, fredonne la Marseillaise. On est républicain, dans la boulange.

—Oui, dit encore Raubvogel; et la preuve qu'on est républicain, c'est qu'on a Paris.

Paris... J'essaye, évoquant le passé libertaire de la grande ville, de la juger en homme imbu fortement, mais sans lyrisme, des idées qu'elle incarna. Je vois que Paris a donné à l'humanité, en ce XIXe siècle, deux torches sans lesquelles la route de la Révolution serait encore obscure: 1848 et 1871. Février et juin 1848 ont prouvé, il me semble, qu'aucune transformation sociale n'est possible sans des changements politiques complets; et 1871 a démontré, je pense, que des changements politiques ne peuvent s'effectuer sans la complicité de cette partie de la population qui, portant les armes, est jusqu'à présent le meilleur et même le seul soutien de l'État autoritaire. Et je me demande comment Paris a pu devenir ce qu'il est aujourd'hui; comment les Parisiens, après avoir entendu tomber de l'abominable gueule d'un pitre des couplets patriotards qui sont le dérisoire écho de la lâcheté publique, peuvent acclamer le brave général Boulanger, qui fit preuve de sa bravoure en les fusillant...

—Le peuple de Paris, ricane le général de Porchemart, a été peint de main de maître, et une fois pour toutes, par Rabelais; ce peuple qui est «tant sot, tant badault, et tant inepte de nature». Il ne faut pas le prendre au sérieux, même dans ses moments de férocité. Les Sans-Culottes, par exemple, n'ont jamais eu d'autre idéal qu'une nouvelle mode; leurs plus abominables excès témoignaient simplement d'un goût maladif pour le pantalon.

Les Parisiens... Aujourd'hui, 14 juillet, c'est par centaines de mille qu'ils se sont rendus à Longchamps afin d'assister à la Revue—la misérable revue annuelle instituée pour satisfaire la curiosité badaude d'un demi-million d'idiots.

Ça foisonne, ça grouille, ça sue, ça pue; ça noircit les rues et les avenues; les fourrés du bois en sont pleins: singes, guenons, chapeaux de paille, gluants, saucissons et litres à seize. On reconnaît au passage les petits oignons du veau; y a du bleu, du blanc, du rouge, vive le drapeau français!...