Ah! Vive tout ce qu'on veut, pourvu qu'on gueule, qu'on fasse la guerre à coups de gosiers. Voilà la revue, le défilé, les saluts, les acclamations. Vive Boulanger! Vive Boulanger!... Cri d'espoir et de foi, pour sûr. Vive Boulanger! Vive l'Armée! Vive la revanche!
La guerre, alors? Certainement. Pas aujourd'hui; mais demain, sans faute. Le peuple français n'attendra pas plus longtemps. Il lui faut la guerre, au peuple français. Il la lui faut parce qu'il sait que maintenant la France s'est relevée et que son armée est prête. Il la lui faut afin de reprendre l'Alsace-Lorraine, sûrement, mais avant tout pour se délivrer de l'effroyable taxation dont on le chargea au lendemain du désastre; pour en finir avec les écrasants impôts dont le produit devait servir à organiser une armée de revanche, l'armée qui est prête aujourd'hui. Elle est prête, l'armée! Elle est prête, car pas un sou n'a été gaspillé, car pas une minute n'a été perdue. Vive l'armée!...
Nous remontons l'avenue du Bois de Boulogne au milieu d'une poussière aveuglante et d'acclamations qui assourdissent. J'ai simplement entendu les cris de la foule, jusqu'ici; et l'idée me vient d'examiner ses visages, de scruter ses pensées intimes, de les déchiffrer sur ses faces. Ses faces? Elle n'en a qu'une. Une figure terne, indifférente, lasse, aux yeux vitreux, avec une énorme bouche noire; une figure animale, résignée, sans trace de résolution, de volonté, de caractère; la figure d'une foule infirme dont l'emballement tient de la danse de Saint-Guy plutôt que de l'enthousiasme; d'une foule qui n'est qu'une foule et veut rester une foule—ne veut pas devenir un peuple.—Tout d'un coup, je me souviens de la conversation que j'ai eue avec le lieutenant Deméré, à Nantes. «Laissez passer quinze ans encore, laissez venir la fin du siècle...»
—Vive Boulanger! Vive Boulanger! Vive l'armée!...
Des scintillements d'acier, sur la gauche. Un régiment de cuirassiers contourne l'Arc de Triomphe. Je lève la tête. La masse du monument est devant nous, énorme, avec son arche vide...
C'est par là qu'ont passé les Hommes disparus.
XIII
En descendant, après la revue du 14 juillet, cette avenue des Champs-Elysées où bivouaquèrent si souvent les vainqueurs, j'ai demandé au général de Porchemart s'il croyait qu'une guerre prochaine fût probable.
—Une guerre! s'est-il écrié avec un étonnement tellement complet qu'un moment je l'ai cru simulé. Une guerre? Mais ça ne dépend pas de nous. Ça dépend des Allemands.
Ça ne dépend pas des Français, assurément. Ils aspirent toujours à la revanche, bien entendu; mais ils ont le coeur trop tendre pour désirer un conflit. Vouloir la guerre—la guerre qui mettrait fin à une situation équivoque et terrible—cela s'appelle vouloir lancer le pays dans des aventures. Toute la question est donc ici: sous quel maître les Français continueront-ils à jouir des bienfaits de la paix? Sous la patte crochue du Pouvoir civil, ou sous le sabre de bois du Pouvoir militaire? Le général de Porchemart paraît croire de plus en plus au succès définitif du ministre; je m'en aperçois aux éloges pas trop grincheux qu'il fait de son administration. Mon père semble aussi persuadé du triomphe prochain de Boulanger; je le devine à la jalousie qu'il laisse éclater fréquemment.