—Les Français sont singuliers! Qu'a-t-il jamais fait, ce Boulanger, qui explique sa popularité? Où était-il, pendant la guerre? A quoi sert d'avoir risqué sa peau comme je l'ai fait, moi, à Nourhas? L'ingratitude est notre vice national.

La mauvaise humeur de mon père provient sans doute du fait que les admirateurs du ministre commencent à lui témoigner leur sympathie d'une façon tangible. Les Espagnols ont un proverbe qui affirme que l'honneur et l'argent ne vont pas dans le même sac. Boulanger prouve tous les jours la fausseté de ce proverbe; il accumule les honneurs et l'argent. Peut-être, après tout, que les Espagnols ne parlent pas de l'honneur militaire, qui est un honneur spécial.

Si l'honneur militaire est un honneur spécial, on peut dire, je pense, que le militaire actuel est un militaire spécial. L'esprit du soldat n'est plus ce qu'il a été. Il m'arrive parfois de comparer mentalement les militaires du commencement du siècle aux militaires que nous sommes; et de comparer, aussi, le militaire du second Empire au militaire de la troisième République. J'évoque mes souvenirs du colonel Gabarrot, j'établis un parallèle entre le commandant Maubart, des voltigeurs, et le général Maubart, des bureaux de la guerre. Et il me semble que le soldat à idées étroites souvent, mais profondes, que poussait au combat une ambition énorme et puérile éperonnée d'enthousiasmes, a fait place à un autre soldat qui n'aimait guère l'aventure que pour les aventures, qui se battait plutôt pour les récompenses décernées par la gloire que pour les intimes satisfactions qu'elle procure. Et je vois disparaître ce soldat, à son tour, devant l'être qui porte aujourd'hui l'épaulette—être obligé d'éliminer de son horizon les idées d'enthousiasme, d'aventure et de gloire, être exerçant une profession classifiée, stable, à salaires gradués, routinière, presque sans aléas—être que j'appellerai le Militaire qui ne se bat pas. Je crois voir, encore, que moins le soldat se bat, plus il s'éloigne du peuple, de la Nation; et qu'il ne reste en contact avec ses concitoyens que comme le garde-chiourme reste en contact avec les forçats.

Le Militaire qui ne se bat pas a pour mission particulière la conservation de la paix. Il est là pour maintenir les peuples dans l'apathie. Au lieu de grouper les hommes pour l'action, il les parque pour l'inaction. Les mains fortes qui servaient les démences élues—ah! je me souviens des mains des dragons du colonel Gabarrot, dont les sabres coupaient les mains des Russes!—les mains fortes qui servaient les démences élues et qui n'ont point su forger l'arme de liberté ont été enchaînées par le Calcul et la Ruse, sous l'oeil froid du Militaire qui ne se bat pas. Oui, je le vois, le soldat pacifique est le complément nécessaire du voleur légal; le militaire qui conserve la paix au lieu de la mettre en péril est indispensable au coquin qui fabrique les lois au lieu de les transgresser.

—Français! s'écrient les Anti-Boulangistes, ne vous laissez pas entraîner dans des aventures. Prenez garde à la guerre! Rappelez-vous que la paix est le premier des biens. Avec nous, pas de guerre! Pas de Sedan!

Et maintenant, s'il vous plaît, que dit l'homme empanaché, à la belle barbe teinte en blond? Il dit:

—Français! je vous épargnerai la guerre. Pas d'aventures! Quand on vous dit que j'ai des goûts belliqueux, on vous trompe. Tout ce que je rêve pour vous, c'est une République honnête. Honnête. Par conséquent, pacifique. Vive la paix! Avec moi, rien à craindre. Pas de guerre!

Là-dessus, la France fait semblant de réfléchir et se tâte le pouls. Si l'on essayait de l'empanaché? Pourquoi pas, puisqu'on est libre; et que la liberté, c'est la possibilité de changer de maître? Après tout, l'empanaché, c'est simplement un civil avec un panache. Pas plus de danger avec l'un qu'avec l'autre; et c'est moins triste à regarder, moins banal et moins marmiteux. Allons-y!

Mais tout le monde n'y va pas. Les prébendés, les nantis, se rebiffent; leurs amis et connaissances en font autant; il y a aussi des gens à principes. Du côté militaire même, une grande opposition au boulangisme se produit. Mon père n'a pas encore tourné casaque, mais le général de Porchemart a repris courage. Il s'est remué énormément, a excité des jalousies et des défiances. Vous connaissez le résultat de la contre-attaque. Boulanger est obligé de quitter le ministère. La date exacte? Je ne sais plus. Je n'ai pas l'intention de feuilleter de vieux almanachs. Ce doit être au mois d'octobre 1886. Deux souvenirs m'aident à donner cette date approximative. Le premier a trait à un événement qui précède la chute de Boulanger. Je veux parler de l'énorme manifestation à la statue de Strasbourg et à la statue de Jeanne d'Arc, mascarade tricolore où se firent remarquer, au premier rang, le cousin Raubvogel et sa femme vêtue en Alsacienne.

Le second souvenir se rapporte à un fait qui se produisit peu de temps après le départ du ministre populaire, et juste au moment où la classe 1886 allait rejoindre les drapeaux. Nous sortions du Bois, à cheval, mon père et moi, lorsqu'une bande de conscrits déboucha, en hurlant, d'une certaine rue. L'immense drapeau qui les précédait effraya le cheval de mon père; il eut toutes les peines du monde à maîtriser sa monture qui se cabrait et cherchait à se dérober. A la fin, furieux, il s'écria: