—Au ministère de la guerre, m'a dit le général, il ne faut qu'une mazette. Un homme, là, ferait trop peur. Les Français, représentants et représentés, n'ont qu'une crainte: la guerre. C'est une crainte irraisonnée, physique, et voilà pourquoi elle est insurmontable. Vous l'avez vu dernièrement, lors de l'incident Schnoebelé. Que la guerre éclate réellement, vous verrez autre chose encore. A moins, bien entendu, que ce ne soit la France qui déclare la guerre, à moins qu'elle ne soit poussée au combat par un homme qui méprise les vaincus et qui rêve pour son pays autre chose que l'enlisement dans un marécage d'imbécillité. L'apathie actuelle, je vous le dis, n'a d'autre cause que la peur. L'oubli de la défaite est peut-être dans les esprits, mais le souvenir est là, grimaçant, dans le coeur... ou dans le foie. Écoutez, je vais vous dire une histoire; vous la comprendrez. Un fermier belge m'a raconté ceci: Le lendemain de la bataille de Sedan, il trouva dans l'un de ses prés, à une dizaine de lieues de la frontière, un cheval qui avait appartenu à l'armée française. L'animal était exténué, semblait affolé. Comment il était venu là, avec sa selle tournée sous le ventre, à travers un pays coupé en tous sens de ruisseaux, de canaux et de fossés, ne pouvait guère s'expliquer. Le fermier garda le cheval, jeune et forte bête qui, bien traitée, ne tarda pas à s'attacher à son nouveau maître. C'était un animal patient, docile et sagace, qui semblait fait pour les tâches pacifiques qui étaient devenues les siennes et qui ne paraissait pas avoir gardé le moindre souvenir des événements terrifiants auxquels il avait assisté. Un jour, six années plus tard à peu près, il avait été attelé à une voiture qui devait conduire le fermier et ses enfants à une ducasse des environs. Comme la voiture allait pénétrer dans le village, des jeunes gens firent partir deux ou trois bombes et des pétards. Le cheval, soudain, s'arrêta; une sueur froide couvrit son corps et il se mit à trembler d'une façon terrible. Rien ne put le décider à avancer. Le fermier dut le reconduire à l'écurie. Une fièvre violente s'empara du pauvre animal; en dépit de tous les soins, il mourut dans la nuit...
J'ai la curiosité de demander à mon père ce qu'aurait fait le général de Porchemart, à son avis, si le portefeuille de la guerre lui avait été confié.
—Rien de mieux que les autres, répond-il. Il aurait satisfait quelques-uns et mécontenté le plus grand nombre; il aurait été, ainsi que ses prédécesseurs, l'humble serviteur de ses bureaux... Du reste, Porchemart n'a que ce qu'il mérite. Voilà ce que c'est que d'être égoïste et de vouloir être trop malin. Les documents qu'il a fournis contre Boulanger étaient trop précis, témoignaient d'un esprit trop clairvoyant, trop fouineur; les gens du Palais-Bourbon n'aiment pas à avoir à leur service un individu trop perspicace; cet individu, justement parce qu'il les a servis, pourrait les desservir. Crois-tu, par exemple, que Camille Dreikralle tienne à voir Porchemart au ministère? Si Porchemart avait été un peu moins retors et plus pratique, il m'aurait confié les papiers que j'aurais communiqués à Reinach, tout en représentant Porchemart comme le seul successeur possible de Boulanger. J'aurais monté un beau bateau aux parlementaires. Porchemart aurait été ministre. Et, comme don de joyeux avènement, il m'aurait fait cadeau de ma troisième étoile, qui met si longtemps à descendre de la nue que je commence à croire, ma parole d'honneur, que je n'ai jamais été à Nourhas!...
Je dois dire que la popularité du général Boulanger n'a point été affaiblie par son départ du ministère. L'enthousiasme qu'il excite est énorme; soit que la nation espère beaucoup de lui, soit qu'elle sache pertinemment qu'il n'y a rien à en attendre; soit qu'elle le considère comme l'un de ces hommes d'action dont l'heure doit nécessairement sonner, soit qu'elle le regarde comme un de ces impuissants dont la jactance seule est terrible et qui sont de vivantes garanties d'inaction.
L'impopularité du général Ferron, par contre, va croissant. Et aujourd'hui, 14 juillet, au lieu des délirantes acclamations qui avaient, l'année dernière, accueilli son prédécesseur, ce sont des imprécations et des hurlements qui retentissent sur le passage du ministre de la guerre. A Longchamps, tout le long de la route, à l'aller et au retour, l'injure pleut sur les membres du cabinet, parmi lesquels figure un ridicule mulâtre. Le spectateur de l'an passé est là, chauvinisme et saucisson compris, applaudissant le défilé prestigieux; sa soeur qui aime les pompiers acclame ces fiers troupiers; sa belle-mère bat des mains quand défilent les Saints-Cyriens; il est gai, content, triomphant, le coeur à l'aise. Mais, sitôt la revue terminée, il roule les yeux et tord sa gueule pour l'invective.
—A bas Ferron! Vive Boulanger! A bas les traîtres!...
Il écume, il grince, il siffle. On lui a enlevé son fétiche. Il ne sera heureux que lorsqu'on le lui rendra. Celui-là ou un autre. N'importe quel pantin dont il pourra faire une idole, qu'il pourra encenser; n'importe quel raté, n'importe quel vaincu, n'importe quel fuyard...
XIV
Les scandales de la fin de 1887 ne m'ont surpris qu'à moitié. Avant le déchaînement de la tempête, le paysage a déjà changé son aspect; tout événement important, avant de se produire, semble préparer son atmosphère, son cadre. Des bruits, des rumeurs, des éclats fâcheux, des esclandres, des révélations honteuses faisaient prévoir à beaucoup que des turpitudes énormes, avant longtemps, allaient s'étaler au grand jour. C'était une chose dont, pour ma part, j'étais convaincu; dont des entretiens que j'avais eus avec mon père, Raubvogel et plusieurs autres personnes bien informées, ne me permettaient pas de douter. Le général de Porchemart et Delanoix eux-mêmes, bien que tenant pour les parlementaires, laissaient entendre qu'ils n'étaient point sans inquiétudes. Et toutes les craintes et tous les espoirs que j'avais entendu exprimer de différents côtés me furent résumés clairement, vers la fin d'octobre, à l'Hôtel des Invalides.
Une note de service, que j'avais à remettre à l'officier principal d'administration, m'a mis en rapport avec l'un des cinq secrétaires civils attachés à sa personne. Et il s'est trouvé que ce secrétaire n'était autre qu'un jeune israélite dont j'avais fait la connaissance autrefois chez Raubvogel, M. Issacar, celui-là même auquel Gédéon Schurke prédisait, en raison de son intrépidité sexuelle, un brillant avenir. Nous avons causé. M. Issacar n'est point surchargé de travail; il ne se plaint pas de la situation qu'il occupe aux Invalides et qu'il doit à son coreligionnaire Camille Dreikralle. Son emploi n'est qu'une sinécure; ainsi, d'ailleurs, que presque tous les emplois du personnel de l'Hôtel. Ce personnel n'a pas varié depuis l'époque où les Invalides servaient de refuge à trois mille hommes; il est de cent vingt-cinq individus; et le nombre des malheureux qu'hospitalise l'Hôtel s'élève aujourd'hui à cent vingt tout au plus. M. Issacar n'est point hostile aux sinécures, au moins pour son compte; elles conviennent, dit-il, aux tempéraments méditatifs et philosophiques, toujours utiles à l'humanité; et il approuve presque le gouvernement de les entretenir avec un soin jaloux.