—Il est seulement regrettable, a-t-il dit, que ce pauvre gouvernement ne veille pas aussi jalousement sur lui-même. L'honnêteté n'est pas nécessaire au système parlementaire; j'oserai même dire qu'elle lui est funeste. Car le système parlementaire est, par essence et définition, une représentation, c'est-à-dire un simulacre instable; et l'honnêteté est une réalité rigide; il y a donc incompatibilité, grosse de périls. Mais un certain décorum est indispensable. Nos honorables en manquent trop. Du haut en bas,—je devrais dire du bas en haut, afin de monter jusqu'à l'Élysée,—c'est la même chose. Qu'on vende tout, je l'admets; qu'on empoche son salaire en public et qu'on fasse trébucher la monnaie sur la tribune, je ne l'admets pas. Quand Judas recevait ses trente pièces d'argent, il se les faisait présenter dans une bourse. Il donnait là un grand exemple, qu'on a trop vite oublié. Enfin... Les parlementaires ne sont pas solides; le gouvernement peut s'effondrer d'un moment à l'autre; Boulanger a plus de chances que jamais. Il a des chances, surtout, parce qu'il tient Paris, quoi qu'on en dise. Ce Paris est réellement absurde; c'est une éternelle dupe, qui passe d'un extrême à l'autre, ainsi que toutes les dupes. Il a été Cosmopolite enragé; le voilà Nationaliste féroce. (J'invente le mot; il fera fortune.) Vous savez quelles sympathies il avait témoignées aux peuples opprimés, à la Pologne, à l'Italie, à l'Irlande; pendant la Commune, c'est-à-dire dès qu'ils trouvent une occasion propice, les Polonais comme Dombrowski et les Italiens comme La Cecilia brûlent les monuments de Paris; et les Irlandais, comme Mac-Mahon, en fusillent les habitants. Voilà pourquoi ils veulent se livrer aujourd'hui à un César indigène. C'est un grand malheur, voyez-vous, que Wellington ait empêché Blücher de détruire Paris lors de la chute du premier Empire. La France ne serait point ce qu'elle est; une nation dont toutes les forces, et la puissance militaire elle-même, sont organisées pour la misérable routine administrative et non pour la vie active et large; une nation qui ne témoigne de son existence que par des soubresauts grotesques. La France demande un sabre! Ce n'est pas d'un sabre qu'elle a besoin: c'est d'un forceps; elle est pleine d'intelligences qu'elle hait imbécilement et auxquelles elle refuse de donner le jour... Pour le moment, je crois que le gouvernement roulera au fond du fossé, un de ces matins; que le Boulangisme n'aura pas la force de l'enfoncer dans la vase; et que le Parlementarisme se relèvera pour un temps.
Et voilà que, à la fin de novembre, la première partie de la prophétie de M. Issacar s'accomplit. Les scandales viennent de monter aussi haut qu'il l'avait prédit. Le Président de la République vient d'être sommé de donner sa démission. Peut-être demain la France se soulèvera-t-elle; peut-être l'armée sera-t-elle appelée à maintenir l'ordre. On prend, à la hâte, des précautions. Les commandants de Corps d'armée, qui se trouvaient tous à Paris pour les promotions de fin d'année, reçoivent l'ordre de regagner le siège de leur commandement. Ils partent.
Pas tous. Le général Boulanger, commandant le treizième Corps, n'a pas quitté Paris. C'est ce soir, 30 novembre, qu'a lieu le dîner de la promotion de Crimée-Sébastopol. Des jeunes Saint-Cyriens nommés sous-lieutenants le 1er octobre 1856, le général Boulanger est aujourd'hui le plus élevé en grade: et il ne veut pas renoncer au plaisir de trinquer avec ses camarades. Peut-être, aussi, espère-t-il que ses partisans vont pouvoir tenter quelque chose. L'occasion semble propice. Le peuple a pu se rendre compte de l'effroyable corruption de ses gouvernants actuels; il a pu voir jusqu'à quel point il était berné, bafoué, volé. Il sait que tout: places, faveurs, distinctions et croix d'honneur, est à vendre au plus offrant, et que les trafiquants à mandat ont ouvert leurs comptoirs partout, des couloirs de la Chambre à l'Elysée, en passant par les ministères. Peut-être en a-t-il assez. Paris, en tous cas, semble surexcité au plus haut point, frémit comme dans l'attente d'un événement considérable, imminent. Cette agitation fébrile de la grande cité ressemble sans doute à l'exaspération d'une forte femme, lasse enfin des parasites auxquels elle a permis trop longtemps de vivre à ses crochets; ou bien, elle peut ressembler encore à l'émotion d'une vieille coquette hésitant à essayer une nouvelle toilette qui la rajeunira ou la rendra ridicule. Je pencherais plutôt vers la seconde comparaison.
Mon père, auquel je fais part de mon sentiment, hausse les épaules, ricane, sifflote. Il m'a envoyé un télégramme me priant de venir le voir au plus tôt. Maintenant, qu'a-t-il à me dire? Pas grand'chose, sinon qu'il assiste au dîner de la promotion Crimée-Sébastopol, chez Narquerie, et qu'il me recommande de venir le retrouver au restaurant, à onze heures. En uniforme? Non, en civil. Pourquoi faire? Je verrai; mais, comme il est six heures passées, il lui faut se hâter de se mettre en tenue. Alors, à ce soir? A ce soir.
J'ai à peine eu le temps de pénétrer dans un petit salon qui précède la salle où se termine le bruyant banquet, que mon père vient me rejoindre.
—Jean, me dit-il à demi-voix en me prenant par la main et en m'attirant dans un coin, je compte absolument sur ta discrétion. Tu vas être mis au courant d'une combinaison politique de la plus haute importance et qui, j'espère, réussira. Nous nous sommes décidés à insister auprès du Président pour qu'il ne donne pas la démission qu'on lui réclame, et à lui offrir un excellent moyen de conserver le pouvoir. Un personnage de nos amis, ici présent, doit se rendre immédiatement à l'Elysée. Tu vas l'accompagner; c'est entendu. Un plan magnifique, tu verras. Je suis sûr du succès. Et le succès, ça nous vaudra quelque chose. Pour mon compte, je deviens chef de la Maison militaire du Président. C'est de l'or en barre. Quant à toi, ton avenir... Mais pas de temps à perdre. Je vais chercher notre ami; un moment...
Mon père disparaît, et revient deux minutes plus tard, accompagné du personnage dont il m'a parlé. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, grand, sec, physionomie ouverte, traits accentués et légèrement fatigués. Mon père me présente, le Personnage me serre la main, et nous partons.
Nous montons dans un coupé de cercle qui attend devant le restaurant et qui, rapidement, nous conduit faubourg Saint-Honoré. Le Personnage descend, pénètre dans le Palais. Il est convenu que je dois l'attendre dans la voiture. J'attends.