J'attends, sans exagération, une bonne heure. Le Personnage est-il mort? Y a-t-il des oubliettes à l'Elysée? A-t-il été saisi par Wilson, qui l'a ligotté avec des grands cordons de la Légion d'honneur, l'a bâillonné avec de vieux numéros de la Petite France, l'a marqué au front du cachet présidentiel, et ne le relâchera que contre rançon?... Suppositions excessives, craintes chimériques. Voici le Personnage qui revient, le sourire aux lèvres; les lueurs d'un bec de gaz, un instant, éclairent ce mince sourire. Il donne une adresse au cocher, s'installe auprès de moi, et, pendant que le coupé repart au grand trot, me met au courant du résultat de sa visite.
—Ça y est! Ça y est! Le Président accepte. Je savais bien, moi, qu'il accepterait. Grévy est un vieux renard qui connaît à fond le tempérament français, qui sait que le peuple, en dépit de tout, a la défiance des phraseurs et des parlementaires, et qu'il ne les suivra jamais s'il peut faire autrement. Grévy se rappelle qu'il n'a dû son élection à la présidence de l'Assemblée de Bordeaux qu'à ce fait qu'il avait contrecarré la Délégation de Tours, Gambetta et sa queue; et il sait que ce sont les gambettistes d'alors et leurs petits, gavés aujourd'hui, qui hurlent après ses chausses. Il m'a écouté silencieusement, puis s'est levé. «J'ai besoin, m'a-t-il dit, de considérer sérieusement la proposition que vous me faites. Veuillez m'accorder un quart d'heure de réflexion.» Il m'a laissé seul et n'a reparu qu'au bout d'une longue demi-heure. «Je consens, a-t-il déclaré, à toute combinaison qui me permettra de ne point quitter mon poste comme un serviteur infidèle ou comme un soldat déloyal. Quelles que soient les fautes commises autour de moi, et qu'on a fort exagérées, je n'en suis pas responsable. Que gagnerait le pays à mon départ? Rien. Il verrait s'ouvrir une ère de troubles misérables et de scandales monstrueux. Ah! si vous connaissiez ceux qui nous jettent des pierres à présent! Je les connais, moi, les scélérats, et je n'ai pas l'intention de me faire, de gaîté de coeur, leur bouc émissaire. Donc, si vous pouvez, d'ici deux heures du matin, trouver les éléments d'un cabinet solide, je suis votre homme. J'adresserai immédiatement aux Chambres un message dans lequel je déclarerai que je reste en fonctions; je constituerai un nouveau ministère; le général Boulanger aura le portefeuille de la Guerre; des gens sérieux seront les titulaires des autres portefeuilles. Ce cabinet aura pour première mission de prononcer la dissolution du Parlement et de procéder à des élections générales. Je donnerai la parole au peuple. Maintenant, un point reste à débattre. Il faut, comme président du Conseil, un homme de caractère irréprochable, qui ait la confiance de la population. Qui voyez-vous?» J'ai proposé Anatole du Foyer, l'intégrité privée, l'impartialité politique en personne; et, au cas où il n'accepterait point, Klocroy, cher aux Parisiens, surtout comme parent du poète. «Bien, a dit le Président; revenez avec l'un d'eux et le général. Je vais rédiger mon message; après avoir conféré avec ces messieurs, je l'enverrai à l'Imprimerie. Je vous attends jusqu'à deux heures.» Et voilà.
—Alors, demande-je, tandis que le Personnage se frotte les mains, nous allons chez Anatole du Foyer?
—Oui; un être vide et pompeux, que la dérision du Sort a transformé en symbole vivant de l'Honneur; une moule; juste ce qu'il nous faut. Dans quelques semaines, nous aurons enfin un gouvernement fort, un Parlement plein d'hommes intelligents. Et puis, la revision de la Constitution, et puis... La France, mon jeune ami, est sur le point de s'engager dans une voie nouvelle...
La voiture s'arrête et nous allons sonner à la porte de la maison qu'habite M. du Foyer. Avec quelque difficulté, nous pénétrons jusqu'à son appartement. Un domestique nous apprend que son maître est absent. Est-ce vrai? Absolument sûr. Où pouvons-nous espérer le trouver? Le domestique ne sait pas; il nous donne une adresse, deux adresses. Nous voilà repartis, brûlant le pavé, carillonnant aux portes des maisons indiquées, nous informant. En vain. Anatole du Foyer n'a été vu nulle part; on dirait un être légendaire, une création de l'imagination vertueuse des foules.
—Où est-il passé? Où s'est-il caché? demande le Personnage en se tordant les mains. Dans quelle cave s'est-il terré?... Ah! l'animal! Voilà trois quarts d'heure qu'il nous fait perdre. C'est assez. Tant pis pour lui. Rabattons-nous sur Klocroy.
Chez Klocroy—pas de Klocroy. On pense que nous pourrons le rencontrer aux bureaux du journal Le Falot. C'est une chose dont, pour mon compte, je suis loin d'être certain. Je commence à croire, ou à une facétie du hasard, ou à une conspiration d'un nouveau genre. Mais le Personnage est d'un autre avis.
—Si l'on nous dit que Klocroy est peut-être au Falot, prononce-t-il dès que le coupé s'est remis en route, c'est qu'il y est sûrement. Et s'il est au Falot, c'est qu'il est au courant de tout.
—Mais qui l'aurait informé?...
—Les murs. Les murs ont des oreilles... S'il est au courant de tout et s'il ne disparaît pas de l'horizon, c'est qu'il est prêt à accepter. Du reste, nous allons bien voir; nous voici arrivés. Voulez-vous m'attendre cinq minutes?