Mon père, tout pâle, recule jusqu'au mur, s'y appuie. Une pendule, très distinctement, sonne deux heures.
XV
L'année 1888 a commencé sous d'heureux auspices. Le premier janvier, M. Xavier Delanoix a été créé chevalier de la Légion d'honneur. (Services exceptionnels.) Voilà une distinction qui n'a pas été volée. Je ne veux pas dire par là que Delanoix serait encore capable de voler quelque chose. Il y a déjà longtemps qu'il ne vole plus. A vrai dire, je crois qu'il y aurait quelque injustice à lui faire un crime des peccadilles qu'il a pu commettre autrefois. Il est parvenu, après avoir beaucoup louvoyé, à débarquer dans l'île escarpée et sans bords; et c'est là l'important. L'entreprise n'est point aisée, quoi qu'on en dise; l'honneur civil se différencie, en ses origines sinon en sa nature, de l'honneur militaire; ce n'est pas une prérogative; c'est, généralement, un résultat; on n'en est point investi en recevant une paire d'épaulettes; le plus souvent il faut l'acquérir. Il faut s'efforcer de l'atteindre, même par des procédés qu'on réprouve et qui ne sont qu'à demi blâmables dès qu'on ne les considère que comme transitoires; dès qu'on demeure convaincu que l'honnêteté, sitôt qu'elle devient possible, constitue, comme disent les Anglais, la meilleure des politiques. Delanoix, donc, est consacré homme de probité et d'honneur; il est une preuve vivante de cette grande vérité: qu'on n'est pas béni par les anges avant d'avoir lutté contre eux.
Au point de vue commercial, les bons offices de Delanoix envers le pays sont bien connus et fort nombreux; ils vont par bande, et même par contrebande. Mais les services exceptionnels qui lui ont valu la croix d'honneur sont d'un caractère plutôt politique. En fait, c'est lui qui a provoqué l'élection de Sadi Carnot à la présidence de la République. Grand ami et admirateur de Jules Ferry—qu'il n'avait renié que pendant deux ans à peine—il a su faire en cette circonstance le sacrifice de ses préférences et de ses sympathies. Il a convaincu la grande majorité des parlementaires républicains de la nécessité d'abandonner leur chef. Il leur a parlé, avec une émotion communicative, du Devoir, de la France, peut-être aussi de leurs intérêts; il leur a fait comprendre qu'il fallait à tout prix écarter les dangers d'une perturbation. Il les a conjurés d'abandonner leur ami et de voter pour l'être neutre et décoloré dans la nullité duquel il pressentait la meilleure sauvegarde du parlementarisme. Tout en agissant ainsi par pur patriotisme, Delanoix a tenu à donner à l'homme politique qu'il désertait de nouveau un témoignage de son estime et de sa vénération personnelles; il avait fait modifier la coupe de sa barbe avant de se rendre au Congrès et avait adopté les favoris si longtemps chers à Jules Ferry. On voit que Delanoix ne manque pas de délicatesse, en dépit de ses fermes convictions républicaines.
Les convictions républicaines redeviennent à la mode. Bien des gens qui les reniaient hier les affirment aujourd'hui; ils ont cessé de voir briller l'étoile de l'homme à la barbe blonde. Pour le commun des mortels, Boulanger n'est pas mort, loin de là; mais pour les gens perspicaces, il est virtuellement enterré; par conséquent, il ne vaut pas un chien vivant. Croyez-vous que mon père en soit là? Mon Dieu, oui, il en est là.
—Oui, j'en suis là! Quand on est chef de parti, on agit autrement. On ne laisse pas ses partisans en panne sous prétexte de légalité. La légalité! En voilà une balançoire pour enfants de choeur! Et maintenant, les tripoteurs du Palais-Bourbon peuvent dormir tranquilles avec leur homme en bois à l'Elysée et un civil au ministère de la guerre!
Mon père parle très haut, dans la salle à manger de son appartement où nous déjeunons ensemble au commencement d'avril, un jour ou deux après l'intallation de M. de Trisonaye rue Saint-Dominique.
—Un pékin au ministère de la guerre! Il y a de quoi faire rougir cette sauce blanche. Et on l'a mis là sous prétexte qu'il faut réformer notre organisation militaire. Réformer! Mais c'est aussi impossible que de donner un croc-en-jambe à un cul-de-jatte. Tout ficherait le camp aussitôt qu'on poserait la patte dessus. Et puis, il faudrait une patte solide. Tu l'as vu, toi, le ministre? Tiens, tu vois cette asperge-là? C'est ça, comme envergure. Il donne l'impression d'une souris blanche; pas blanchie sous le harnais. Par exemple, voilà un poulet qui n'y a pas blanchi non plus, sous le harnais... Ce qu'il est noir! On dirait Carnot. Parole d'honneur, il est en bois. Si j'avais dix ans de moins, et lui aussi, j'essayerais de le découper en m'asseyant dessus. Dis donc, Cornac, pourquoi vas-tu chercher tes poulets au musée de Cluny? Est-ce que tu les achètes au stère ou à la corde?
—Mon général, répond l'ordonnance, c'est pas moi qui achète la volaille.
—Je vois. C'est Lycopode. Alors, il n'y a rien à faire. Cette pauvre Lycopode, elle est dévouée comme un terreneuve, mais pour la cuisine, c'est un chameau. De plus, elle a la longévité de l'éléphant. Cornac! Sais-tu combien de temps vivent les éléphants?