—Non, mon général.
—Alors, pourquoi t'appelles-tu Cornac?
—J'sais pas, mon général. Mes parents s'appelaient comme ça.
—Voilà les résultats de l'institution familiale! Les parents de Cornac s'appellent Cornac, et ils procréent un Cornac. Les parents de Larbette le bossu s'appelaient Larbette, et ils produisent en même temps trois Larbette, un Gambetta et un Trisonaye; sans compter les autres. Le petit bossu, le notaire de Preil—tu te souviens, quand tu étais enfant? «Et jamais on n'avait vu—un petit bossu—aussi résolu...». Il en a couvé, du monde, sous sa bosse! Et du drôle de monde, qui n'a pas pu entrer en danse complètement jusqu'ici, mais qui va se mettre à secouer ses puces, je ne te dis que ça! Avec l'homme en bois pour donner le branle, du haut de son intégrité, et Trisonaye pour battre la mesure avec nos sabres... Veux-tu que je te dise, mon garçon? Nous avons travaillé pour eux en poussant au cul du char à Barbapoux. A propos, en voilà un qui va boire un bouillon!...
—Tu crois?
—Un peu. Il y a longtemps que je te l'ai dit: il sera perdu par les femmes. Qu'est-ce que ça veut dire, tout ce qu'il a fait? Sa démission, ses élections, toutes ces farces? Et son hôtel, et tout le tralala? C'est un panier percé. S'il avait eu le sens commun, il se serait installé à Paris, dans un coin; tiens, dans l'ancien appartement du général Lamarque; il était justement à louer. Il se serait montré de temps en temps, vêtu d'une vieille redingote, raide de dignité; et avec sa femme à son bras... Dame! Quand on veut arriver... Au lieu de ça... Il finira comme le duc de Schaudegen, par un suicide, vrai ou simulé. Authentique, probablement. Ou bien, un de ces quatre matins, il va se trotter avec des jupons dans ses bagages.
—Il reviendra—Quand le tambour battra—Quand le clairon sonnera...
—Veux tu te taire! il ne reviendra même pas quand sonnera le clairon de l'huissier le sommant d'avoir à comparaître devant la Haute Cour qu'on va convoquer avant peu. Il est fini, le Henri IV démocratique. Et quant à son bon peuple, tu vois comme il le lâche, tu vas voir comme il va le lâcher; aussi facilement que les parlementaires ont plaqué Ferry, au mois de décembre. Ça n'a pas de moelle, tout ça. Ça fait semblant de s'emballer, mais ça ne va pas loin. Non, pas de nerf! On peut les faire grincer des dents, mais pour les faire crier au charron, y a pas mèche. Le rôle de l'armée est terminé avant le lever du rideau. L'opposition au régime établi ne pourra s'appuyer, désormais, que sur la prêtraille. Le pape va faire sonner aux évêques, un de ces jours, afin de les mener à l'assaut de la République sous le drapeau tricolore. «A gauche alignement! commandera Sa Sainteté. Et attention au commandement. Je ne veux entendre qu'une crosse!»
—Vraiment, père, tu vois les choses bien en noir.
—Et même en violet. Si tu crois que tout cela me réjouit le coeur!... Les filous du parlement vont se mettre à se venger de tous ceux qui ont trempé dans la Boulange. Si je deviens jamais général de division... Pourtant, tout le monde sait que si j'ai suivi un instant Boulanger, c'était parce que je pensais servir la France. J'étais toujours décidé à l'abandonner dès qu'il ne jouerait pas franc jeu; il est bien vrai qu'en attendant... Qu'est-ce que tu veux? Il y a des animaux dont on tire du lait avant d'en faire du bouillon. Enfin, j'ai toujours désiré le bien de mon pays. Un militaire doit servir la France avant de servir le gouvernement. Tout le monde est d'accord là-dessus. Malgré tout, je ne suis pas tranquille; surtout depuis que ce Trisonaye est au pouvoir... Et quelque chose me dit qu'il en a pour un bout de temps...