—Est-ce qu'il n'avait pas le portefeuille de la guerre, en 1870, à la Délégation de Tours?

—Ah! s'écrie mon père avec fureur, ne me rappelle pas ça; il y a de quoi me rendre fou! Je ne sais que faire. J'ai été voir Delanoix, hier, et lui ai demandé de s'interposer en ma faveur, le cas échéant. Il n'a pas refusé, mais a promis de telle façon que j'ai bien vu qu'il n'y a pas à compter sur sa promesse. Il joue à l'honnête homme, il pose à l'incorruptible! Ah! la crapule! Quand je pense à tout ce qu'il me doit! N'est-ce pas moi qui ai marié sa fille? Hein? N'est-ce pas moi? Tu te rappelles, j'espère... Raubvogel, lui, a toujours été reconnaissant; sa femme aussi. Voilà des bons parents. Mais ce Delanoix! Ah! le cochon!... Attends un peu; qu'il m'arrive quelque chose et tu vas voir! Je vends toutes les mèches! Je casse du sucre sur tout le monde! Et j'en sais! Et j'en sais!...

Cornac, qui apporte une carte sur un plateau, interrompt mon père. Jeter les yeux sur la carte, pousser un cri, se lever, se précipiter vers la glace afin de remettre en ordre sa toilette, voilà ce que mon père sait faire en moins de temps que je ne pourrais le dire. C'est étonnant comme il est agile, vif, malgré son embonpoint et son âge. On lui donnerait à peine cinquante ans; et je me prends à l'envier, presque; à jalouser son exubérance, son insouciance, l'inconsciente et rapide naïveté de son langage et de ses mouvements, tout, jusqu'à sa vie mouvementée et amusante, que je compare tristement à la monotonie de la mienne. Il a compris l'existence, lui...

—Tu m'excuses, n'est-ce pas? me demande-t-il en quittant la salle à manger. Si tu es pressé, ne m'attends pas; j'en ai peut-être pour quelque temps.

Il sort. Il a oublié la carte sur la table; je l'attire à moi. «Baronne de Haulka.» Je crois connaître ce nom; mais où diable...? Ah! je me souviens; c'est le nom d'une dame avec laquelle mon père s'était lié lorsqu'il était attaché à l'ambassade de Berlin. S'il revenait ici cinq minutes, je lui demanderais des détails. Je lui demanderais aussi de m'avancer quelques louis dont j'ai justement besoin. Mais il ne revient pas. Je vais sortir lorsque j'aperçois dans une coupe, sur une console, deux billets de cent francs pliés en quatre. Juste mon affaire. Je mets les billets dans ma poche et je cherche un crayon, de façon à laisser un mot explicatif. Je ne trouve pas de crayon. Ça ne fait rien. Demain, je mettrai mon père au courant de mon larcin.


Pendant quatre ou cinq jours, je suis tellement occupé qu'il m'est absolument impossible d'aller rendre visite à mon père. Cet après-midi, cependant, comme je puis disposer d'une heure ou deux, je me décide à aller le voir au ministère. Je le trouve dans son bureau, se promenant de long en large, le cigare aux lèvres. Il vient à moi, la main tendue, un large sourire éclairant la face.

—Eh! bien, mon petit, je suis hors de difficultés. Tu vois qu'il y a une providence pour les... enfin, pour ceux qui en sont dignes. Et tu vas voir combien ce que je t'ai dit dernièrement, au sujet des femmes, est vrai. Boulanger, qui ne les connaissait pas, est perdu par elles; moi qui les connais, je me sauve par elles. Sais-tu qui est venu me voir, l'autre fois, à la fin de notre déjeuner? C'est la baronne de Haulka, une femme que j'ai connue à Berlin, et qui a les relations les plus hautes et les plus étendues. Sa situation sociale est telle que son influence est énorme dans plusieurs pays, même en France. Je t'avoue que j'ai été légèrement surpris lorsqu'elle m'a proposé de s'occuper de mon affaire; elle me disait bien être dans les meilleurs termes avec Trisonaye; mais je ne m'attendais guère au succès de ses démarches. J'avais tort. Elle a tout arrangé au mieux. Hier, j'en ai eu la preuve; le ministre m'a fait appeler et nous avons causé pendant une grande demi-heure. C'est un homme charmant, absolument charmant; je crois fermement qu'il accomplira de grandes réformes. Au fond, après les histoires de ces temps derniers, la présence d'un civil au ministère était indispensable. Il faut voir les choses telles qu'elles sont. Bref, il est entendu que je vais être relevé de mes fonctions ici, et qu'on va me donner le commandement d'une brigade quelque part. L'air de la campagne me fera du bien; je n'aurai pas à essuyer les regards courroucés d'anciens coreligionnaires politiques, et ce ne sera qu'une affaire de huit ou dix mois. Après quoi, je reviendrai à Paris, sans doute avec les trois étoiles. Je ne pouvais pas rêver mieux. Et tout cela, tu le vois, grâce à la baronne de Haulka; c'est-à-dire, par conséquent, à ma profonde connaissance des femmes. Malgré tout, je lui dois une reconnaissance éternelle. Éternelle!... Qu'est-ce que tu dis de ça, mon vieux lapin? demande-t-il en me tapant sur le ventre.

J'ai écouté avec émerveillement, et je présente mes félicitations. Mon père fredonne les Pioupious d'Auvergne, et reprend au bout d'un instant:

—C'est une chance! Si je n'étais pas veuf, on pourrait comprendre, mais vraiment... Ah! à propos, il faut que je te dise: tu sais, Cornac, le fameux Cornac, l'abruti de Cornac? Il m'a volé... Il m'a pris deux billets de cent francs qui...