—Si je n'ai pas parlé avant aujourd'hui, c'est que j'aurais voulu la revoir. J'aurais voulu. Mais je n'ai pas voulu, tout de même; par mépris d'une condescendance envers moi. J'ai bien fait. Autant m'en aller avec le souvenir, un souvenir très doux. Elle ne m'aimait guère; pas du tout; mais je l'aimais. C'était la première fois que j'aimais. Avant, je n'avais aimé que mon ambition. Une viande creuse, l'ambition. Si. J'avais aimé mon pays. C'est vieux jeu. Il est vrai que j'aurais tout osé; je l'aurais jeté à la bataille, si j'avais pu. Pouvoir! Quelle dérision, la toute-puissance des circonstances! On dirait la force, muette et terrible, de la cohue des cerveaux vides. Soyez moins bête que moi; tâchez de vivre. Carpe diem. Je parle latin; mauvais signe... Je... je...
Une syncope a interrompu le général. Il est mort peu après.
Pendant les quelques jours qui ont suivi, jusqu'aux funérailles, j'ai tenté de mettre devant mes yeux un tableau exact de ma position actuelle et de mon avenir probable; j'ai essayé de me représenter les avantages et les désavantages d'une réconciliation avec Adèle. J'ai vu que j'étais seul, ou presque seul, car mon père est trop naturellement égoïste pour que je puisse beaucoup compter sur son appui; et j'ai vu aussi de quel poids pèsent les influences extérieures dans la vie d'un officier. Je suis arrivé à me convaincre qu'il était nécessaire, en tous cas, d'avoir une explication franche avec Adèle; qu'il me fallait cesser de l'avoir pour ennemie, dussé-je pour cela consentir à en faire une alliée. Je me suis tracé tout un plan de conduite, assez habile je crois, suffisamment machiavélique, et dont j'étais certainement fort satisfait. Mais, une fois revenu du cimetière—et bien qu'un enterrement puisse, moins encore qu'un autre spectacle, me convaincre de la vanité des choses de ce monde—ma résolution m'a quitté. J'ai refusé de discuter davantage avec moi-même; je me suis décidé à ne faire aucune démarche, aucune tentative, aucun effort. Par paresse d'esprit et surtout dégoût d'action physique, peut-être aussi par curiosité narquoise, je me suis abandonné au sort...
Trois semaines après la mort du général de Porchemart qui, sans m'en avoir prévenu, m'a légué une certaine somme, je suis affecté au régiment d'infanterie qui tient garnison à Malenvers. Je remplace un lieutenant qui a été disgracié pour avoir divulgué certaines malversations du colonel; le colonel a été blâmé, avec tous les égards dus à son rang, et l'officier a été expédié en Corse.
Malenvers est une petite ville assez curieuse dont il faudra que je vous donne la description, si j'y pense, dans le chapitre suivant.
XVI
Un militaire étranger, peu au courant de la politique française, s'étonnerait de voir deux régiments casernés à Malenvers. Cette ville est d'un accès difficile et il est presque impossible d'en sortir; elle se trouve en dehors de toutes les grandes lignes de communication et l'unique chemin de fer qui y conduit, à voie simple et sinueuse, pourrait à peine être utilisé en cas de mobilisation; stratégiquement, Malenvers n'a aucune valeur. Malenvers, néanmoins, possède un régiment d'infanterie et un régiment de cavalerie. Voici pourquoi: jusqu'à ces dernières années, Malenvers était un centre anti-républicain, et élisait des députés ultra-réactionnaires; mais aux dernières élections le gouvernement, qui tenait à assurer le succès de son candidat, un vieil apothicaire nommé Laventoux, promit à la ville une garnison si elle votait bien. Elle vota bien, grâce aux efforts combinés des boutiquiers anxieux de voir augmenter leur clientèle et des femmes qui, d'avance, faisaient fonds sur les culottes rouges pour un supplément de distractions. Laventoux ayant pris place sur les bancs de la gauche démocratique, un régiment de dragons et un régiment d'infanterie débarquèrent dans la ville. L'un eut pour quartier des bâtiments délabrés qui dataient de Louis XV; l'autre fut caserné dans les ruines d'un couvent. La santé des soldats ne tarda point à se ressentir de ces installations hâtives. Mais cela est de peu d'importance.
Voici une chose plus intéressante: si la plupart des habitants de Malenvers, au moins au moment des élections, sont républicains, les deux régiments peuvent être remarqués, même dans l'armée française, pour leur esprit réactionnaire et clérical. Je parle des officiers; les soldats, bien entendu, ont abdiqué, en endossant l'uniforme, tous les privilèges du citoyen et n'ont le droit ni de professer une opinion, ni même de l'avoir. Le colonel des dragons est un descendant d'émigrés; la plus grande partie de ses officiers et même de ses sous-officiers appartient à des familles de traîtres, riches, bien-pensantes; ces messieurs affectent de mépriser la République; ces misérables affectent de mépriser le peuple. Le colonel consigne son régiment, en marque de deuil, le jour anniversaire de la mort de Louis XVI. Mon colonel à moi s'appelle Durandin. C'est plus qu'un plébéien; je me suis assuré que son grand-père était aide du bourreau à Brest, pendant la Révolution. Honteux sans doute de cet honnête ancêtre qui eut la gloire de contribuer au raccourcissement patriotique de quelques centaines d'aristocrates, le colonel Durandin affiche une dévotion extrême et pose au gentilhomme. Il a rétabli en fait, dans son régiment, l'aumônier supprimé par la loi. Il a puissamment contribué au développement de l'oeuvre de Notre-Dame des Armées que le colonel de dragons a installée à Malenvers. Les locaux affectés à cette oeuvre sont devenus trop étroits. On vient d'inaugurer une nouvelle chapelle. C'est par la voie du rapport que les officiers ont été invités à assister à cette inauguration.
Comme je n'étais pas présent à cette cérémonie, qui fut, paraît-il, imposante, j'ai été fort mal noté. Les mauvaises notes, je pense, ne doivent point m'être épargnées. J'ai la réputation d'un fricoteur et d'un athée; d'ailleurs, bien que fils de général, je suis certainement très au-dessous du gentilhomme Durandin, dont la noblesse d'âme sut évoluer des bois de justice au bois de la vraie croix; très au-dessous des fils de bourgeois qui lui font cortège et qui mouillent d'eau bénite leur gaucherie de courtauds, leur ignorance de cancres vaniteux. Quant à songer à me hisser au niveau des seigneurs authentiques dont les aïeux eurent, en Prusse, de si jolis états de service, ce serait de la folie pure. Je sais trop à quelle hauteur la troisième République, qui s'intitule République française, à su placer cette engeance.
On comprend que des gens aussi distingués, aussi supérieurs, ne vivent pas sans un grand train; il leur faut une nombreuse valetaille. Cette valetaille, ils la recrutent économiquement parmi les citoyens qu'ils ont sous leurs ordres. Et ces citoyens trouvent la chose toute naturelle. Ignorant visiblement qu'ils ne sont envoyés au régiment pendant plusieurs années qu'afin de se mettre en état de défendre leur pays, ils consentent avec joie à consacrer ce temps aux plus serviles besognes. Aux ordres de l'officier, mauvais Français, qui cherche à dresser des laquais au lieu de former des hommes, le soldat, mauvais Français, se soumet avec empressement. Je ne cesse de m'étonner de cette fureur d'asservissement; je pense parfois que l'obéissance passive est peut-être la forme la plus enthousiaste d'un choix personnel, et qu'il faut autant de courage individuel pour se dépouiller de sa dignité et de son caractère que pour se précipiter dans un torrent ou dans un brasier.