Quel contraste entre l'Armée, conception, et l'Armée, fait! Et quel pouvoir d'imagination maladive dans les êtres et dans les masses pour qu'ils idéalisent les hommes ou les institutions dont l'horreur et l'imposture s'étalent cyniquement! Ces réflexions m'ont été suggérées, une fois de plus, par un événement assez banal mais que, pourtant, je veux rapporter ici.

Lorsque je suis arrivé à Malenvers, on m'a assuré que je trouverais à me loger confortablement chez une dame âgée, veuve de général, qui possède une grande maison sur le cours Saint-Gonzague et qui accepte souvent un officier comme locataire. Je me suis présenté chez la vieille dame; et quel n'a pas été mon étonnement de retrouver en cette septuagénaire une femme que j'ai connue à Versailles, pendant la guerre de 1870, Mme de Rahoul! J'ai à peine besoin de le dire, Mme de Rahoul a été enchantée de me revoir; elle a été ravie d'apprendre que je désirais m'installer chez elle; elle me traite comme son propre fils. Elle vit modestement de sa pension de veuve de général, et de quelque argent apporté, en même temps que la maison, par un héritage. Nous causons souvent, du présent quelquefois, mais surtout du passé. Et je n'ai pu me défendre d'un mouvement de surprise, et même de colère, lorsque je me suis pour la première fois aperçu du culte qu'elle a voué à la mémoire de son mari. Elle ne parle du général de Rahoul qu'avec des larmes dans les yeux et de l'émotion dans la voix. Cette femme, qui est instruite et intelligente, qui est la bonté même et dont le jugement est sain, a gardé pour l'armée et toutes les choses militaires un respect et un enthousiasme qui touchent à la démence. Elle a tout oublié, les humiliations, les souffrances, les insultes et les trahisons; elle sait seulement que son époux portait la grosse épaulette, honneur immense, honneur complet. Ce n'est point l'ignoble brute que fut son mari qu'elle se rappelle; elle a conservé seulement le souvenir d'un héros généreux qu'elle auréole d'un halo de gloire et qu'elle encense de tendresse..... Souvent en l'écoutant me parler des grandes qualités du défunt, je songe que cette vieille femme symbolise, sans s'en douter, le sentiment populaire.

L'armée.... Les hommes sont surtout retenus sous les drapeaux pour l'agrément ou le profit des galonnés, afin de leur créer une permanente raison d'être. Vingt-cinq pour cent sont donnés comme esclaves aux commerçants régimentaires ou comme larbins aux officiers. Vingt-cinq pour cent sont sans cesse employés à des corvées aussi dégradantes qu'inutiles. Le reste est condamné à des travaux pénibles et stériles, à des manoeuvres sans objet.

Je pense à cela, ce soir, après avoir lu des pages d'un ouvrage de Hoenig dans lequel est démontrée la nécessité d'exercer spécialement la troupe aux travaux de retranchements, dans lequel il est prouvé que les luttes du futur transporteront en rase campagne la guerre de forteresse. C'est l'évidence même. Les terrassements considérables, rapidement exécutés, joueront dans les conflits à venir le rôle le plus important; l'usage de la pelle et de la pioche doit être aussi familier au soldat que l'usage du fusil. Voilà une chose dont on se doute peu dans l'armée française. Ruse basse plus encore qu'ignorance, peut-être. Fouir le sol, le travailler et le retourner, rapprocheraient sans doute, moralement, intellectuellement et en fait, l'homme de la terre; cela lui ferait comprendre que cette terre est le patrimoine de tous les Français, qu'il est abominable et impossible qu'elle appartienne seulement à quelques-uns, et qu'elle constitue la Patrie—toute la Patrie....

Je rouvre le livre de Hoenig sur la tactique de l'avenir, mais je ne puis arriver à lire, même de l'allemand. Je rêve. Je rêve d'une autre France.... Après tout, rêver, c'est avoir la foi. Peu militaire, par conséquent.

Je déplie des journaux que je viens de recevoir de Paris. Et je crois rêver encore, ma foi, en lisant dans ces gazettes de longs et élogieux articles concernant mon père. A propos, mon père a été nommé général de division dernièrement, le 1er janvier 1889 (je savais bien que j'avais oublié de vous dire quelque chose), grâce surtout à l'entremise de la baronne de Haulka, très bien en cour, et du petit notaire Larbette auquel le ministre de la Guerre n'a rien à refuser. M. de Trisonaye s'affermit de jour en jour au pouvoir. Il semble vouloir consacrer sa vie entière au service de la France, ainsi que tous les Anciens et tous les Antiques de l'École Polytechnique,—«cette poule aux oeufs d'or, dit le président Carnot, qui a donné à la France tant de couvées de bons citoyens».

Mon père n'a point été couvé par la poule aux oeufs d'or (il a toujours préféré les cocottes aux poules) mais c'est un bon citoyen tout de même. La preuve, c'est qu'il vient de publier une brochure, Le vrai Ressort de l'Allemagne, où il prouve que la puissance de nos voisins n'a d'autre base que le respect profond de l'élément civil pour l'élément militaire. «A Berlin, dit-il en un éloquent passage, à Berlin (in Berlin, sagt er,) j'ai vu la foule s'écarter respectueusement devant un capitaine d'infanterie. Voilà ce qu'on ne voit pas en France!» Hélas! non; pas encore; mais ça viendra. Du moins, la presse l'espère; elle déclare que la brochure de mon père est un chef-d'oeuvre; et elle le représente comme un officier général du plus haut mérite et du plus grand avenir, comme un tacticien hors ligne et comme un puits de science. De plus, elle parle de l'intégrité qui le caractérise, et déclare que la dignité de sa vie privée défie la calomnie. Ça, par exemple.... Pourtant, si c'était vrai, à présent?


C'est vrai! C'est vrai! L'assurance m'en est donnée dès mon arrivée à Paris où je viens, au commencement d'avril, passer les deux mois d'un congé de convalescence (attaque opportune d'influenza). Et qui me la donne, cette assurance? Mon père lui-même, que je trouve installé dans son ancien bureau du ministère où il a reparu, voici quelques semaines, avec les trois étoiles.

—C'est vrai; voilà plusieurs mois déjà que ma conduite n'a donné prise aux blâmes du critique le plus sévère. Ma vie a été édifiante. Je le dis non sans orgueil, mais sans joie. Tu ne sais pas, toi, ce que c'est qu'une existence exemplaire! Ne cherche jamais à le savoir! C'est trop pénible. Si je t'énumérais tous les plaisirs auxquels il faut renoncer, toutes les habitudes qu'il faut perdre, toutes les relations auxquelles il faut dire adieu, tu ne me croirais pas. Ce qu'on appelle la dignité de la vie, c'est une souffrance de tous les instants; c'est un supplice, c'est une torture, c'est un martyre! Ah! il m'était arrivé bien souvent de me moquer des caractères rigides, de blaguer les gens austères; c'est une chose qui ne m'arrivera plus, je t'en fiche mon billet! J'ai trop vu ce qu'ils ont à endurer, les pauvres diables!