—Mais, père, pourquoi t'es-tu soumis à un pareil régime?

—Mon ami, c'est la baronne. C'est la baronne qui l'a voulu. Elle prétendait que c'était indispensable à mon avenir. Moi, n'est-ce pas? je savais bien que ce n'était pas indispensable; l'expérience de ma vie tout entière est là pour le prouver. Mais enfin, elle y tenait; et ce que femme veut, le diable.....

—Cette dame paraît avoir un grand empire sur toi.

—N'exagère pas, je t'en prie. Elle ne porte pas les culottes, non, mais..... mais elle me met des bretelles. Et ce que ça me gêne! Généralement on ne fait des sacrifices, pour se faire remarquer, que jusqu'à un certain point; Alcibiade coupe la queue de son chien, mais pas la sienne. Moi, il a fallu que je coupe la mienne, et rasibus! Tous mes amis, toutes mes connaissances mâles et femelles, il m'a fallu rompre avec tout, il m'a fallu les plaquer comme des médecines. Je reste seul avec mon.... avec mon honneur. C'est pas gai. Malgré tout, ça servira sans doute à quelque chose. Je vais te dire. Le gouvernement est sur le point d'entreprendre, à la faveur du tohu-bohu que causera bientôt l'ouverture de l'Exposition, une nouvelle expédition coloniale. Il s'agit de conquérir le Garamaka. Sais-tu où c'est, toi, le Garamaka?

—Non.

—Moi non plus. D'après ce que j'ai entendu dire, ça doit être au Soudan, quelque part, dans un coin. Enfin, la France en a besoin. Eh! bien, j'espère la commander, cette expédition. L'administration coloniale est contre moi, c'est vrai; mais je suis l'homme du véritable pouvoir, du conseil occulte qui dirige en réalité nos entreprises et nos possessions d'outre-mer. Je suis à tu et à toi avec les membres de cette confrérie puissante; je trinque avec eux; à la tienne, Étienne! Ils finiront bien par avoir le dessus, une fois de plus, et à moi le Garamaka! La marine voudrait avoir le commandement de l'expédition; elle a, pour chacun de ses régiments d'infanterie et d'artillerie, à peu près deux généraux et cinq ou six colonels qui pensent qu'on ne leur fait pas casser assez de gueules, et qui voudraient bien trouver de l'emploi. Mais je crois que la marine pourra se taper. Bien entendu, si je suis nommé, je te prends comme officier d'ordonnance. Je mènerai l'affaire rondement. Le Garamaka doit nous appartenir. Vois-tu, mon petit, l'avenir de la France est au Soudan.

—On le dirait. Et l'Alsace-Lorraine, naturellement, est oubliée?

—C'est curieux! Tu me poses juste la question que me posait hier Raubvogel..... A propos, il a été très bas, Raubvogel. Il a éprouvé d'énormes pertes d'argent; ce n'était pas très clair; on a parlé de poursuites. Mais tu connais le pèlerin; il retombe toujours sur ses pattes. Il a obtenu une magnifique concession à l'Exposition. Il se relèvera avant peu. Il a du ressort; sa femme aussi. Tu sais, elle est plus jolie que jamais. Ah! ces Alsaciennes!...

—Mais Estelle n'est pas Alsacienne; elle est née dans le Nord.....

—Allons, allons! Qu'est-ce que tu rabâches? Estelle n'est pas Alsacienne! Mais tu bats la breloque, mon pauvre ami. Tout le monde le sait, qu'elle est Alsacienne! Toi-même, tu as été à la statue de Strasbourg avec elle. Ah! Est-ce vrai? Hein?..... Voyons, tu me demandais si l'Alsace-Lorraine est oubliée? Non elle n'est pas oubliée. Nous en parlons toujours et nous n'y pensons jamais..... C'est-à-dire..... c'est juste le contraire. Enfin, c'est comme disait Gambetta, quoi. Seulement, les Allemands ne veulent pas discuter. Alors..... Du reste, tiens, il y a justement dans le Petit Papier un article de Gudais sur la question.....