Mon père pousse vers moi le journal, et je lis: «Voilà qui reste bien entendu et définitivement exprimé: la question alsacienne-lorraine n'existe pas pour l'Empire allemand, parce que les Alsaciens-Lorrains ne comptent pas à ses yeux, au prix de ses intérêts militaires. Nous devons donc reconnaître que toute discussion devient impossible. Nous ne nous faisons aucune illusion sur les préparatifs guerriers que Berlin accumule pour défier le bon sens et l'équité, pour imposer la terreur de sa suprématie, joignant à la sauvagerie des procédés la folie d'une haine délirante.....»
Entre l'Empire allemand aux yeux duquel (style Gudais) la question alsacienne-lorraine n'existe pas, et la République française dont l'avenir est au Soudan, la position des Alsaciens-Lorrains est vraiment triste.
C'est une chose, cependant, dont les époux Raubvogel bien qu'originaires des chères provinces, ne semblent pas se rendre compte. J'ai rarement vu faces plus épanouies que celles des heureux conjoints le jour d'ouverture de l'Exposition. Après tout, elle n'est pas si loin de nous, cette Exposition, que vous ne puissiez vous rappeler le Pavillon Alsacien-Lorrain avec sa décoration si artistique et si patriotique en même temps, avec ses salles de dégustation et de vente des produits nationaux, avec sa grande brasserie qui devint vite l'établissement à la mode, où le service était fait par des jeunes filles vêtues du costume d'Alsace, légères et charmantes et qui s'envolaient, pareilles à des fusées tricolores, vers les escaliers conduisant aux cabinets particuliers. Peut-être vous rappelez-vous quel fut le succès du Pavillon Alsacien-Lorrain; peut-être même vous souvenez-vous de m'y avoir vu. Moi, en tous cas, je ne vous ai pas oubliés.
Je vous vois encore, courant d'un palais à un autre, hébétés et fourbus; vous extasiant, dans la galerie des Machines, devant des monstres d'acier dont vous ne comprenez pas l'usage, et qui vous offrent vainement un bonheur dont vous ne voulez pas; vous étonnant, dans le Palais des Beaux-Arts, devant des chefs-d'oeuvre dont la signification et la beauté restent pour vous lettre close; buvant et mangeant des choses très malsaines et très chères; admirant très fort, à l'Exposition du ministère de la Guerre, les engins de destruction qui par-dessus tout vous intéressent, qui vous effrayent un peu et qui vous rassurent beaucoup; passant du Pavillon Alsacien-Lorrain évoquant les provinces que l'Allemagne ne veut pas vous rendre, à cette rue du Caire qui évoque l'Egypte que l'Angleterre refuse de vous offrir.
Oui, je vous vois encore. Et je vois aussi partir mon père, qui a obtenu le commandement de l'expédition du Garamaka, et qui n'a pu, à notre regret commun, me prendre pour officier d'ordonnance. Qu'on crie donc au népotisme! Mais qu'on dise, surtout, quelle est la puissante influence qui s'est opposée à mon départ! Il y a là un mystère que je cherche, sans succès, à éclaircir. D'ailleurs, je ne reste pas très longtemps à Paris, dans cette ville qui est devenue une sorte de sentina gentium et que secouent encore les dernières convulsions du boulangisme. Les adhérents de cette cause malheureuse ont vraiment un beau courage de s'évertuer dans la poussière soulevée par les pieds plats de tant d'imbéciles. Pourtant, il convient aussi de rendre hommage aux champions du parlementarisme; l'audace de ces exploiteurs publics, sous la dénonciation permanente, sous l'insulte quotidienne et méritée, est sûrement belle à voir. Ils parlent, pour rétamer un peu leur popularité vertdegrisée, de ramener au Panthéon les os de Marceau, de Baudin et de plusieurs autres grands hommes; ils parlent aussi de réduire à un an le service militaire des étudiants, fils de la bourgeoisie. Sous le régime de la loi de 1872, ces jeunes vauriens payaient 1.500 francs à l'État pour servir un an comme simples soldats; à présent, avec un diplôme de n'importe quelle École, ils feront, sans rien payer, un an comme officiers. Un joli soufflet sur la face du soldat, sur celle du pauvre et même sur celle de l'officier. Mais le peuple français s'inquiète bien de la façon dont ceux qui devront le conduire au feu acquièrent leurs galons! Il admire la tour Eiffel; il savoure les délicieuses plaisanteries sur les parents de province que lui servent ses journaux comiques—les plus spirituels du monde,—plaisanteries qui seront conservées soigneusement et qu'on resservira en 1900. Paris a depuis longtemps perdu tout caractère; mais il a aujourd'hui tant d'esprit que je vais sans doute trouver réconfortante la sottise de la province.
Les fenêtres du petit appartement que j'occupe à Malenvers s'ouvrent sur un grand jardin; après ce grand jardin il y en a un autre, au bout duquel on aperçoit une jolie maison blanche. De chez moi je puis voir nettement, comme découpée entre les branches verdoyantes, tout au fond des frondaisons des grands arbres, l'une des fenêtres de cette maison, au premier étage. Je pourrais même distinguer, si l'envie m'en venait, ce qui se passe dans la chambre qu'éclaire cette fenêtre, généralement ouverte. Et un jour, l'idée m'en vient. Je prends donc ma jumelle, et j'aperçois immédiatement.....
—Une femme?
Naturellement, naturellement. Jeune, belle, gracieuse et à sa toilette—ça va sans dire.—Mais ce qu'il convient d'expliquer, c'est le caractère spécial de la toilette à laquelle procède cette beauté. La dame, qui possède d'épais et longs cheveux bruns, essaye tour à tour les coiffures les plus excentriques; elle se maquille, se farde les joues, se poudre, se fait les yeux, se rougit les lèvres. Elle se pare de bijoux divers et nombreux; elle se drape en d'élégantes tea-gowns dont chacune donne à son charme une originalité nouvelle; elle s'admire devant des glaces, prend des poses voluptueuses et risquées, s'envoie des baisers—semble jouer, pour son profit personnel, une perverse et délicieuse comédie.—Cela dure assez longtemps; puis la dame se sépare, comme à regret, de ses soies et de ses bijoux; elle enlève soigneusement tout l'éclat emprunté dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, range systématiquement en des tiroirs des quantités de boîtes et de flacons, et reparaît, quelque temps après, vêtue d'une honnête robe d'intérieur et coiffée en bourgeoise modeste.
Je vous décris là un manège auquel j'eus le plaisir d'assister plusieurs fois, et que la psychologie—c'est si commode et ça coûte si peu!—m'a permis d'expliquer de la façon suivante. La dame, qui est sans doute mariée et riche, s'ennuie; son mari, qu'elle n'aime pas, lui mesure les satisfactions auxquelles elle croit avoir droit; son existence provinciale, routinière et mesquine, lui déplaît; des rêves vagues d'indépendance qui la hantent depuis longtemps, peut-être depuis toujours, se sont cristallisés tout à coup en des besoins violents et plus qu'à demi conscients d'immoralité. Ces désirs l'ont saisie puissamment, ne la lâchent pas; son imagination vagabonde autour d'une image toujours la même, de plus en plus fascinante.—Cette femme-là est bonne à faire.