Toute la question est de savoir si c'est pour moi que le four chauffe. La maison blanche, Mme de Rahoul me l'a dit, appartient au principal notaire de la ville. J'apprends que ce notaire s'appelle Me Hardouin. Hardouin, voilà un nom qui réveille en moi des souvenirs, qui est comme un écho de mon enfance; et l'image se précise aussitôt; je me revois, avant la guerre, conversant dans le jardin de M. Curmont avec un jeune homme qui est le premier clerc de Me Larbette, le notaire de Preil, et qui s'appelle Hardouin. Si le Hardouin de Malenvers était le Hardouin de Versailles?...
C'est lui. Il se souvenait parfaitement de moi, de ma famille, et a été enchanté de me revoir. Nous sommes à présent les meilleurs amis du monde et je suis fréquemment invité à la maison blanche. Mme Hardouin est vraiment très belle et très captivante; je suis à peu près sûr maintenant que mes déductions de psychologue étaient des plus justes; pourtant, je n'ai point cherché à mettre à profit l'état mental de la notairesse. J'aurais quelque scrupule à tromper Me Hardouin; c'est un homme fort intelligent, d'une grande pénétration, et qui me plaît beaucoup. Il a pour amis plusieurs hommes qui m'intéressent aussi vivement. Je ne veux pas parler de l'avocat Courbassol, politicien hors cadres, verbeux et vide, auquel le notaire témoigne une ironique déférence, et qui fait une cour assidue à Mme Hardouin. Je pense surtout à l'abbé Lamargelle, un personnage bien curieux.
Faire le portrait physique de l'abbé serait assez difficile, et je préfère laisser ce soin à d'autres. Il est, pour le moment, professeur d'un garçon d'une douzaine d'années, assez niais, le fils du comte de Movéans et de la comtesse, née Pilastre. Il ne semble pas que ce poste soit autre chose qu'une sinécure; les commérages, il est vrai, assurent que l'abbé sacrifie à la mère le temps qu'il ne consacre pas au fils; mais faut-il ajouter foi aux commérages? Le sacrifice, d'ailleurs, n'aurait rien de particulièrement pénible. La comtesse est une femme jolie encore, aimable, que ne défigure pas l'embonpoint de la quarantaine; des manières vives, un peu trop primesautières, qui trahissent l'impétuosité du sang et l'origine plébéienne; la voix d'une franchise étudiée, la physionomie d'une Parisienne futée, un peu blasée, beaucoup curieuse, avec des paillettes de rire dans les yeux et l'amertume d'un pli sarcastique au coin des lèvres. Le comte est un être maigre et long, terne et solennel. Il descend d'une vieille famille du Poitou, et l'abbé l'appelle «un vase des Deux-Sèvres». Ce n'est pas, pourtant, un vase d'élection; il a fait trois fois appel à ses concitoyens, et trois fois ses concitoyens ont refusé de l'envoyer siéger au Parlement. De dégoût, M. le comte de Movéans a transporté ses pénates de Niort à Malenvers. Il a acquis, au sortir de la ville, une grande et belle propriété, le château du Valvert. C'est là que j'ai eu récemment l'honneur de faire sa connaissance.
L'abbé, qui m'a présenté, m'avait prévenu de la complète nullité du comte; il n'avait pas exagéré. Intellectuellement, cet aristocrate est un fantôme; et les idées qu'il exprime en phrases toujours les mêmes ont perdu leur dernière goutte de sang, au siècle dernier, sous le couperet de la guillotine. Comment des créatures semblables peuvent-elles exister de nos jours?
—On les fabrique, dit l'abbé; et non sans difficulté, croyez-le. Pour ma part, je me donne un mal énorme à faire de mon jeune élève le digne successeur de son père. J'y réussirai, car je me pique d'honneur; mais c'est souvent pénible. Vous avez quelque peu parlé avec le jeune homme et vous avez facilement sondé la profondeur de sa sottise. Cette sottise, vous l'avez deviné, ne peut être naturelle. Laissé à lui-même, cet enfant serait devenu un Movéans-Pilastre, un aristocrate dans lequel se serait agité le bourgeois; un bourgeois possédé d'un aristocrate. De ce conflit dans un être moyennement doué aurait pu naître quelque chose. C'est ce quelque chose que je suis chargé de condamner à l'avortement. L'enfant, au lieu de devenir un Movéans-Pilastre, deviendra donc un Movéans tout court; vicomte d'abord; comte ensuite. Homme, jamais.
—Des hommes dans les rangs de l'aristocratie seraient cependant utiles à l'Église pour sa lutte contre les peuples.
—Des hommes ne sont utiles qu'à eux-mêmes, dit l'abbé. Du reste, l'Église ne lutte point contre les peuples. Elle les bénit. C'est bien suffisant. J'oserais dire que l'Église est faite pour les peuples si je n'étais convaincu que les peuples sont faits pour l'Église. Les peuples d'aujourd'hui, surtout. Leur vie est essentiellement religieuse. La raison d'être de leur existence, qui est aussi la base même de la religion, c'est la croyance irraisonnée, l'obéissance aveugle. On croit sans examen, sans discussion, par simple besoin de croire. On a foi dans l'État, dans la presse, dans la science, dans l'armée, dans tout ce qui a l'audace de prétendre exister; on a foi dans le progrès, et, chose plus étrange encore, on a foi dans la perpétuité du présent. C'est seulement en soi-même que l'homme refuse de croire. Époque religieuse, cher monsieur. Époque de foi, de paix et de résignation, et que menace un seul danger.
—Lequel?
—Les grandes armées nationales. Les peuples sont comme des enfants qui ne demandent qu'à rester bien sages, mais entre les mains desquels on commet l'imprudence de laisser un instrument dangereux; un jour ou l'autre, une catastrophe se produit. L'Eglise, heureusement, s'est rendu compte du péril. Par un savant système d'alliances, d'ententes, auquel le Vatican travaille activement, je le sais, on arrivera à équilibrer à peu près les forces européennes. Puis, après une campagne habile et sans doute longue, à laquelle viendra sûrement en aide l'imbécillité des socialistes, on réussira à présenter aux nations, comme un bienfait, la transformation des grandes armées actuelles en armées réduites. On arrachera de leurs mains une force qui pourrait devenir un facteur de libération et on les ramènera au système des armées prétoriennes. Cela se fera tout simplement, vous verrez.
—Je ne pense pas. On serait forcé de laisser sur le pavé, chaque année, quelques centaines de mille hommes.